S’appeler Québécois

Photo: Adrien Olichon / Unsplash

À l’occasion des 50 ans de la Crise d’octobre, je me suis posé la question suivante : que reste-t-il chez les jeunes Québécois d’aujourd’hui des combats pour l’indépendance du Québec qu’ont menés les générations qui nous précèdent? Cet enjeu a-t-il sombré dans l’oubli? Je me suis entretenue avec plusieurs cégépiens, voici leurs réponses.

« Je ne me considère juste pas Canadienne, parce que je pense qu’au-delà de la langue, la langue ça vient avec des mœurs, pis une façon de voir la vie », dit Laura Gauthier.

« On est beaucoup plus que des Français en Amérique », affirme quant à lui Marc Alexandre Guénette.

Tous ceux à qui j’ai parlé reconnaissent le Québec comme ayant une culture différente de celle du reste du Canada, et ont un certain attachement envers celle-ci. Certains se voient comme des Québécois, mais Canadiens avant tout, d’autres s’identifient naturellement comme étant Québécois tout court, habitude qu’ils ont hérité de leur famille, ou choisie. Cependant, se sentir et s’appeler Québécois ne mène pas naturellement à la conclusion que le Québec doit devenir indépendant.

« On a une culture différente, on est des Canadiens français, là-dessus, je suis d’accord. Mais je trouve qu’en 2020, on trouve plus de force dans la diversité qu’à essayer de s’exclure parce qu’on est différents » soutient Jeremy Pinard, qui ne croit pas que notre culture soit en danger. Selon lui, l’indépendance serait seulement un « titre honorifique »; la langue est déjà protégée, le monde sait que nous sommes différents, il n’y a plus rien à revendiquer. « Toute ma vie, je me suis toujours senti comme un Canadien. Je trouve aussi que le Québec est spécial dans sa diversité, mais je suis Canadien avant tout. Je trouve que c’est vraiment des idées du passé qui auraient pu fonctionner, mais qu’aujourd’hui ça ne fonctionnerait juste pas. »

Laura Gauthier et Maia Day croient quant à elles que le mouvement indépendantiste a encore aujourd’hui sa raison d’être. Cependant, Laura affirme qu’elle peut se contenter d’être « fièrement Québécoise à l’intérieur du Canada pour l’instant », parce que l’urgence d’accomplir une séparation est moins présente aujourd’hui qu’elle ne l’était dans le Québec du premier référendum. Premièrement, parce que le contexte n’est pas le même, c’est-à-dire que Laura ne sent pas d’oppression majeure ou de danger imminent d’extinction envers notre peuple et notre culture. Deuxièmement, parce que cette situation de confort relatif nous permet de mettre de l’avant des questions plus urgentes. « Pour moi, la question des Premières Nations, ça passe avant mon peuple parce qu’il y a plus d’oppression envers eux qu’envers les Québécois, donc je mettrais leurs combats avant les miens », affirme Laura. Pour elle, ce n’est pas une question de diminuer l’importance de ses combats, c’est faire passer d’abord ceux qui le méritent. « Je trouve que c’est un peu une utopie de penser que le Québec pourrait devenir un pays et en même temps respecter les droits des Autochtones. C’est ça qui vient me dire que je ne sais pas si je suis à 100 % pour l’indépendance du Québec parce que recréer un pays par-dessus leurs terres, c’est comme leur réimposer un pays qui n’est pas le leur. » Maia Day insiste elle aussi sur le fait qu’elle est fièrement Québécoise et Canadienne parce que c’est ici que se trouvent sa maison et sa famille, mais qu’elle n’est vraiment pas fière de l’histoire de son pays. « Il faut reconnaître le fait qu’on a tellement de privilèges d’être entendus », et laisser la place à ceux qui ne l’ont pas encore eu, par notre faute.

« Si on avait été dans un contexte qui n’est pas d’urgence climatique, j’aurais peut-être dit oui, mais en ce moment j’ai l’impression que de se borner aux luttes nationalistes et à encore plus morceler la Terre et encore plus diviser l’unité dont on a besoin pour faire face à un enjeu qui est global, ce n’est pas une priorité. »

– Léo Dumaresq Bouchard

Un peu comme Laura et Maia, Léo Dumaresq Bouchard est très attaché à la culture québécoise, mais croit que sa survie passe après celle de notre planète. Selon lui, le combat pour la culture québécoise a son importance, mais se concentrer sur celui-ci, c’est détourner notre attention de l’enjeu le plus grave de notre époque. « Y’a aucun peuple qui est éternel, les langues naissent, les langues meurent, les cultures naissent, les cultures meurent, tandis que si on scrappe notre planète, ben y’a plus rien. »

Ce sentiment d’égoïsme à revendiquer quelque chose qu’on a déjà, à crier alors qu’on ne souffre pas, à demander trop d’attention pour une cause qui est moins importante que beaucoup d’autres, je l’ai retrouvé chez presque tous ceux à qui j’ai parlé. Cela montre que ceux-ci sont conscientisés et se préoccupent d’enjeux immenses – mais peut-être sans se rendre compte que l’enjeu de leur identité a lui aussi une plus grande importance qu’ils ne le pensent?

« Quand tu considères que t’es un peuple distinct, faut que t’ailles au bout de ta pensée, pis que tu te dises « je suis tanné de recevoir juste des pinottes, il faut que je sois émancipé à 100 % », pis cette question-là elle est valable aussi pour les 11 nations qui habitent le territoire qu’on nomme Québec aujourd’hui. »

– Léo Leclerc

Pour Marc Alexandre Guénette et Léo Leclerc, fondateurs du mouvement indépendantiste Oui-CVM, la séparation du Québec est une question urgente, mais il n’est pas question de faire passer le peuple québécois avant les nations autochtones et les Premières nations. « On peut les aider eux aussi à protéger leurs cultures pis leurs langues, c’est tellement des cultures qui sont riches, tellement importantes historiquement, qu’on peut pas les laisser à part et ne pas les prendre en compte dans notre indépendance, ce serait vraiment être hypocrite. Ils font partie de cette province qu’on appelle Québec, il faut les inclure », soutient Marc Alexandre. Évidemment, il ne s’agit pas pour lui de mettre notre combat et les leurs sur le même pied : le Québec et le Canada ont commis beaucoup de violences envers eux et le racisme systémique est encore très présent aujourd’hui. Il pense plutôt à travailler avec eux, travailler d’une façon que notre statut dans la fédération canadienne ne nous permet pas de faire, à cause de l’Indian Act, notamment, et parce qu’on a seulement 20 % des votes, comme le souligne Léo. « L’accès à l’eau potable, tu changes pas ça en donnant des pinottes de la part du gouvernement fédéral, un moment donné ça te prend un changement qui est systémique, donc une nouvelle approche, un nouveau départ, notamment avec une nouvelle constitution qui les met d’égal à égal avec les Québécois », explique-t-il.

Cette idée que l’indépendance du Québec permettrait une libération du Québec, non seulement sur le plan culturel, mais aussi les plans socio-économique et environnemental, tient à cœur à Léo Leclerc. Un Québec indépendant ne serait pas une perte de temps et d’énergie pour les autres grands enjeux de notre époque, mais plutôt un moyen de pagayer vers des solutions qui ne sont pas envisageables dans la situation dans laquelle nous nous trouvons maintenant. Cela s’applique pour le reste du Canada aussi, et même pour le reste du monde. « Militer pour l’indépendance du Québec, c’est aussi militer pour l’indépendance de l’Écosse, de la Catalogne, du Tibet, de la Palestine; c’est vraiment dépolariser le monde et faire du pouvoir populaire, c’est-à-dire localiser le pouvoir, comme ça on réagit mieux aux enjeux. »

« Quand on pense qu’on est juste nés pour un petit pain, on ne s’offre pas la possibilité de concevoir un pays ou de devenir quelque chose qui nous permettrait de s’auto-déterminer en tant que peuple » souligne Marc Alexandre, qui trouve dommage que beaucoup pensent que ce combat identitaire soit dépassé.

« C’est vraiment pas un truc auquel je pense à chaque soir »

– Maia Day

En conclusion, le débat pour l’indépendance n’est pas réglé, et peut-être ne le sera-t-il jamais : ce qui est sûr, c’est qu’il est primordial d’en parler, car au-delà de constituer un pan important de notre histoire, il met en question notre identité entière. Ces quelques entrevues ne me permettent certainement pas de dresser le portrait de notre génération, mais je ne crois pas me tromper en disant que plusieurs Québécois ne renient pas leur culture, mais choisissent de la faire passer en deuxième, au moins pour l’instant. Est-ce le signe qu’on est colonisés, ou juste empathiques et conscientisés par le monde en entier? En tous cas, c’est certainement signe qu’on veut agir maintenant et qu’on cherche de tous bords tous côtés ce qu’on peut faire pour que tout aille mieux.

Les jeunes et l’information

Aujourd’hui, nous pouvons accéder à de l’information au bout de nos doigts, en temps réel. Il n’y a plus seulement la radio, les journaux et la télévision pour nous informer. De nouveaux usages sont apparus. Grand angle sur comment les jeunes s’informent et comment les médias font pour attirer ce public. 

Mise en contexte 

Tout d’abord, les habitudes d’information des jeunes sont différentes de celles de leurs parents. Ils s’informent généralement moins qu’eux et sont habitués aux contenus gratuits. Contenus proposés par différents médias sur internet au lieu d’abonnements payants à un journal papier par exemple malgré l’existence d’abonnements numériques. De plus, les réseaux sociaux ont considérablement changé la donne puisque plusieurs y trouvent leurs informations sur ceux-ci. Alors comment attirer un public, un lectorat plus jeune vers les médias québécois?  

Du côté des médias   

Fondé en 2003 et à l’origine un magazine, Urbania est aujourd’hui présent sur plusieurs plateformes en plus d’être une maison de production (celle-ci produisant par exemple l’émission C’est juste de la TV diffusée sur ICI ARTV ou jusqu’à tout récemment Zone Franche sur les ondes de Télé-Québec) ainsi qu’une agence de contenu. Son auditoire est majoritairement composé de jeunes adultes âgés entre 18 et 35 ans.  Joint au téléphone, son président et fondateur Philippe Lamarre explique que la mission d’Urbania est de faire du « divertissement intelligent », de « rendre l’ordinaire extraordinaire », telle est la devise du média; de raconter des histoires d’une manière différente et de créer du contenu sur mesure. Pour cela, le média peut compter sur un grand nombre de journalistes et de collaborateurs comme le journaliste Hugo Meunier qui a notamment travaillé à La Presse ou par exemple, Catherine Fournier, députée de la circonscription de Marie-Victorin qui publie à l’occasion des textes sur Urbania. Des textes qui ont fait l’actualité ont également été publiés sur le site internet du média. Par exemple en juillet dernier, un texte de Geneviève Morin, ancienne amoureuse de l’humoriste Julien Lacroix a été publié par Urbania quelques jours après la publication de l’article d’Améli Pineda (Le Devoir) concernant des allégations d’agressions et d’inconduites sexuelles le concernant. Ou encore, le 19 décembre 2019, un témoignage de l’ex-présentatrice météo de l’émission matinale du réseau TVA (Salut Bonjour) Joanie Gonthier concernant ses troubles alimentaires et son anxiété au moment où elle était à l’antenne. Finalement en 2018, l’actrice Anick Lemay a publié des chroniques qui ont été réunies dans un livre « Le gouffre lumineux » (publié chez Urbania) où elle raconte, au fil des textes, son combat contre le cancer du sein. Urbania s’associe également à des marques en tant qu’agence de contenu afin de proposer du contenu commandité. En ayant un modèle d’affaires différent de celui d’autres médias, Urbania tire son épingle du jeu en attirant selon, des données provenant de Vividata datant du mois de janvier dernier, 765 000 lecteurs mensuels via plusieurs plateformes. Par ailleurs, Urbania vient de lancer officiellement son cousin français Urbania France. Est-ce que d’autres expansions sont possibles?  

Du côté d’un autre média cette fois-ci public, l’objectif est de rejoindre un public jeune qui ne regarde pas nécessairement les nouvelles et qui consomme davantage l’information sur les réseaux sociaux tel que Facebook ou Instagram.  Lancé en 2017 par Radio-Canada, Rad a pour objectif de rejoindre ce public et de faire  de l’information d’une manière différente tout en relevant du service de l’information du diffuseur public et en se soumettant aux Normes et Pratiques Journalistiques (NPJ) de celui-ci. Julien Lamoureux, journaliste à Rad, explique que le concept est d’utiliser un ton dit «Radio-canadien» tout en utilisant une façon différente de transmettre l’information. Même si on s’adresse à un public plus jeune, il ne faut pas non plus infantiliser selon lui ; d’autant plus qu’un public plus large peut être atteint. Un ton relax peut être utilisé, moins informel que Le Téléjournal peut être utilisé mais en faisant du bon contenu. La liberté du web permet un peu plus de flexibilité au niveau des formats, des sujets abordés. Par exemple, un format nommé  Le Bunker était proposé et faisait un résumé de l’actualité hebdomadaire. Il a été arrêté puisqu’il était impossible de tout couvrir et que l’actualité pouvait changer rapidement entre l’enregistrement de la capsule et sa mise en ligne.  

Au départ, la base de Rad était ses dossiers composés d’articles et de vidéos sur des sujets précis comme la francophonie ou la décroissance. L’objectif de Rad pour 2020 prévu bien avant la situation actuelle, est de parler de plus en plus de l’actualité en général tout en gardant les dossiers. Cet objectif est réalisé via des reportages. Le programme électoral de Rad proposé lors des dernières élections fédérales de 2019 et qui était composé de 25 contenus a remporté deux prix gémeaux. Finalement, ce qui distingue Rad du téléjournal par exemple ou autres médias est qu’il fait du «journalisme collaboratif». Une application mobile a été officiellement lancée récemment en ce sens et permet à ses utilisateurs de répondre à des questionnaires. Par exemple, sur leur connaissance d’un sujet, ou leur avis et leur niveau d’intérêt sur un autre sujet pour un futur dossier. En résumé, le diffuseur public rejoint via son «laboratoire journalistique» qui est le terme employé pour décrire Rad en proposant à un autre public du contenu d’information adapté. Des contenus courts avec une invitation à aller plus loin via des stories sont proposés sur Instagram, des vidéos sont disponibles sur Facebook et YouTube puis finalement, des textes sont disponibles sur le site internet de Rad. En résumé, le diffuseur public utilise sa marque et son service de l’information pour tenter de nouveaux formats et pour attirer un public qui ne va pas nécessairement vers lui en premier pour s’informer. D’où le terme de «Laboratoire».  

Un cours d’éducation aux médias nécessaire face à la désinformation et aux réseaux sociaux ?    

Comme évoqué plus haut, l’information est de plus en plus consommée sur les réseaux sociaux, comme Facebook spécialement par les jeunes. Par ailleurs, ceux-ci plus précisément, la tranche d’âge des 18-34 ans font moins confiance aux médias traditionnels que les autres tranches d’âges, sont plus critiques envers le travail des journalistes et font plus confiance aux réseaux sociaux que les autres tranches d’âges d’après, une enquête menée par le CEM en collaboration avec CROP en octobre 2019 et dont les résultats ont été publiés au mois de mars dernier. Alors comment les attirer et leur redonner confiance en les médias ? Selon Patrick White, professeur de journalisme à l’école des médias de l’Université du Québec à Montréal (UQAM) : « Les médias vont devoir se réinventer ». Selon lui, les médias font face à de gros défis, spécialement dans le contexte actuel. Il croit aussi que « ça prend une conversation entre les lecteurs, les téléspectateurs et les auditeurs ». Par ailleurs chez Rad, les journalistes répondent directement via leur compte personnel lorsqu’une question à propos de leurs reportages est posée ou lorsqu’une critique est émise. Cela renforce le dialogue entre l’auditoire et les journalistes.  Pour cette conversation et pour contrer la désinformation qui peut circuler sur les réseaux sociaux notamment, est-ce qu’un cours d’éducation civique aux médias serait une bonne idée? La réponse :  Patrick White ainsi que Philippe Lamarre sont de cet avis. Dans une entrevue donnée à l’émission Moteur de recherche le 18 août dernier diffusée sur ICI Radio-Canada Première, M. White affirmait : «Je crois beaucoup à la mise sur pied de cours obligatoires d’éducation civique aux médias dans les écoles primaires et secondaires pour mieux sensibiliser les jeunes au travail des journalistes et des médias. Je pense que c’est faire œuvre utile.» La fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ) propose déjà un programme intitulé «30 secondes avant d’y croire» afin de combattre la désinformation via des journalistes. Est-ce que le ministère de l’Éducation devrait prendre l’idée en compte?  

En conclusion, malgré l’état des médias au Québec, ceux-ci attirent de plus en plus de lecteurs, mais ont de moins en moins de revenus, revenus qui sont redirigés vers les Google et Facebook de ce monde. Et ce, en plus d’une crise de confiance envers les médias. Est-ce qu’il est possible de redonner confiance envers les médias aux jeunes tout en les attirant vers ceux-ci ? À suivre ! 

À qui la faute?

Photo : Geralt/Pixabay

« Je crois qu’on représente pas assez les minorités visibles à la télévision; et quand on le fait, on fait juste nourrir des stéréotypes ou on en parle négativement. » Voilà ce qu’un étudiant du Cégep du Vieux Montréal a affirmé lors d’une entrevue avec L’Exilé. Mais pourquoi y a-t-il ce manque de diversité, à cause de qui, et que doit-on faire pour y remédier?

Vous en avez probablement déjà entendu parler, les minorités visibles sont sous-représentées à la télévision québécoise. Ce phénomène n’est pas nouveau et ça fait plusieurs années qu’on en parle, même si le manque de diversité a en réalité toujours été présent depuis les débuts du cinéma et de la télévision au Québec. Même si les acteurs et actrices issus de minorités visibles sont de plus en plus présents à l’écran, il y a encore du chemin à faire. Selon un avis du Conseil des relations interculturelles du Québec réalisé en 2009, « Les membres de communautés culturelles constitueraient 26% des personnes présentées en heure de grande écoute à Télé-Québec, 11,5% à Radio-Canada, 7% à TVA. ». Il est important de noter aussi, que sur les 78 nominés au Gala Artis 2020 qui a eu lieu au mois de septembre dernier, seulement l’un d’entre eux était d’origine non-caucasienne, l’acteur et animateur Pierre-Yves Lord.

Pourquoi est-ce problématique?

Dans une situation comme celle-ci, connaître les faits est inutile si on ne comprend pas quel est le problème. Comme Denise Guilbault, directrice artistique de l’École nationale de théâtre, l’a si bien mentionné lors d’une entrevue pour Radio-Canada : « Si l’on regarde autour de nous, la société est multiculturelle. Si ce n’est pas ce que l’on retrouve sur les scènes, ce n’est pas représentatif de notre société ». Cette affirmation ne pourrait être plus véridique. Le cinéma, la télévision et le théâtre sont censés être les miroirs de notre société, alors comment peut-on s’identifier à ces œuvres si elles ne sont même pas représentatives de la diversité culturelle québécoise?

La sous-représentation des minorités visibles devient encore plus problématique lorsque l’on constate que les acteurs et actrices de milieu culturel sont parfois stéréotypés dans les rôles qu’ils se font offrir. Certains acteurs tels Angelo Cadet, Frédéric Pierre ou Didier Lucien se sont prononcés à ce sujet lors d’une entrevue dans La Presse. Ils ont affirmé se faire offrir de façon régulière des rôles de chauffeurs de taxi, rôles qui ne sont bien sûr pas autant proposés à des hommes de peau blanche. Un problème semblable a été évoqué par Noémie Leduc-Vaudry lors d’une entrevue avec Radio-Canada. L’actrice originaire d’Asie a révélé recevoir souvent des offres de rôles « d’asiatique », pour ensuite se faire mettre de côté parce qu’elle était grande et avait de gros seins, et qu’elle ne ressemblait donc pas à une « asiatique typique ».

En plus d’êtres complètement sous-représentées, les personnes venant de milieux culturels différents se font offrir des rôles stéréotypés par rapport à leur ethnicité. Ils sont donc pris au piège par un dilemme moral et éthique : refuser ces offres complètement absurdes et dénigrantes en espérant pouvoir faire avancer la cause, ou les accepter afin d’être capables de vivre de leur métier. On voit ici un espèce de cercle vicieux : plus ces acteurs et actrices acceptent des rôles qui renforcent les préjugés envers leurs ethnicités, plus la population québécoise se fera des préjugés sur eux.  

Cependant, il est essentiel de tenir compte d’un élément crucial en lien avec le manque de diversité culturelle à la télévision québécoise. Gideon Arthurs, directeur général de l’École nationale de théâtre (ENT) a affirmé, lors d’une entrevue avec Radio-Canada : « L’établissement a vu passer le taux d’inscription des personnes issues des minorités visibles au programme Interprétation – Acting de 9,2% pour l’année scolaire 2015-2016 à 15% pour 2018-2019 ». Il s’agit ici d’une hausse significative, mais les chiffres restent tout de même très faibles. Mais alors, comment expliquer le manque de diversité dans les inscriptions et dans l’industrie artistique, et qui faut-il blâmer?

L’artiste d’origine algonquine Samian s’est prononcé sur la question lors d’une entrevue avec Radio-Canada : « Les gens sont frileux quand vient le temps d’engager [des acteurs de la diversité]. ». Serait-ce donc la faute du public, celle des producteurs, ou bien celle des directeurs de casting? Ce n’est évidemment pas si simple. On ne peut blâmer un seul groupe pour un problème aussi complexe que le manque de diversité culturelle. Ce qui est sûr, c’est qu’il semble régner une certaine peur de l’inconnu et du changement dans l’industrie des arts.

Une solution potentielle?

Face au problème de la sous-représentation des minorités visibles au grand et au petit écran, plusieurs personnes vont tenter de trouver des solutions diverses pour améliorer la représentation. L’une d’entre elles, qui a été évoquée à plusieurs reprises, semble amener maintes réflexions. Cette solution consisterait à forcer ou à inciter les producteurs à avoir un certain pourcentage d’acteurs venant de milieux culturels divers. Il y aurait un certain quota à respecter, qui aurait pour but de faciliter l’intégration des minorités visibles à la télévision, afin de prôner l’égalité culturelle et la lutte contre le racisme systémique présent dans l’industrie télévisuelle.

Même si ce type de lois n’existe pas, les réalisateurs subissent quand même une certaine pression sociale face à leur choix de casting. En effet, de nombreux réalisateurs se font critiquer parce qu’il n’y a pas assez de diversité dans leur casting, ce qui incitera certains autres réalisateurs à ensuite engager des acteurs et actrices de diverses cultures; non pas pour encourager la représentation des minorités visibles, mais plutôt pour éviter la critique. C’est donc un couteau à deux tranchants : on exige plus de diversité de la mauvaise façon, alors les acteurs/actrices sont engagés pour de mauvaises raisons. « Je ne veux pas qu’un réalisateur m’engage seulement pour remplir des obligations », affirme Angelo Cadet.

Des points de vue diversifiés

Il m’a semblé essentiel, lors de mes recherches, d’avoir l’opinion de plusieurs personnes à propos du manque de diversité culturelle à la télévision québécoise. C’est pourquoi j’ai choisi d’interroger quelques étudiants du Cégep du Vieux Montréal. La variété de leurs points de vue m’a été très utile à la rédaction de cet article.

La première personne que j’ai interrogée a affirmé que les minorités visibles étaient beaucoup stéréotypées dans les rôles qu’ils jouaient. « Tu peux être un super bon acteur, mais juste à cause de tes origines, on te dira que ton rôle c’est ça ou c’est rien » soutient-elle. À son avis, la télévision n’est pas du tout représentative de notre société : « Si tu te promènes sur Saint-Laurent, tu vas voir de tout et c’est ça qui est beau. Nous on est habitués, mais la télé n’est pas habituée à ça ». Elle soutiendra tout de même que l’imposition d’un quota est loin d’être la solution : « En forçant un acteur à intégrer une série à cause de sa couleur de peau, c’est comme si tu le prenais pour acquis ».

La deuxième personne à qui je me suis adressée croit plutôt que le manque de diversité pourrait être lié à autre chose : « Peut-être qu’il y a moins de personnes de couleur qui aiment le théâtre ou la télé et qui étudie dans ça. C’est juste une théorie. » Elle soutient qu’on ne devrait pas choisir selon la couleur de peau ou la culture car c’est ça qui est, en réalité, raciste. Elle croit aussi que les médias en parlent trop : « Il y a d’autres choses de plus important […], la diversité culturelle n’est pas importante et est illogique. »

La troisième personne que j’ai interrogée a affirmé être déçue par les stéréotypes et les préjugés dont sont victimes les minorités culturelles : « Ça leur enlève beaucoup d’opportunités d’emploi, ça rend leur travail beaucoup plus difficile aussi ». Elle pense aussi que les quotas sont une solution réaliste : « C’est quand même négatif, les personnes de couleur vont être choisies simplement parce que le scénariste se sent obligé, et non pour leur talent et leur jeu d’acteur. Mais bon, même si c’est pas la meilleure solution, ça témoigne d’un certain progrès. »

Il est évident qu’un problème comme celui-ci ne se règle pas en quelques jours. La place des minorités visibles à la télévision s’est grandement améliorée au cours des dernières années, et avec les bons outils, elle sera en mesure de s’améliorer davantage. Il est donc crucial pour faire avancer la cause d’encourager les artistes de la diversité, autant les acteurs que ceux qui travaillent derrière l’écran; les musiciens, les auteurs, les humoristes, et bien d’autres. Car comme l’animatrice Isabelle Racicot l’a si bien dit lors d’une entrevue au Journal de Montréal, « Tu ne peux pas gagner de trophées, tu ne peux pas être mise en nomination quand tu n’es même pas là. »

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