Quand l’argent nie les besoins

Ce matin, en prenant le métro, j’ai fait la rencontre d’un itinérant. Cette confrontation a réveillé en moi, au cours de ma journée, quelques réflexions d’inspiration marxiste, les voici réunies…

Dans une économie libérale, l’individu doit payer une somme précise déterminée par le vendeur pour avoir accès à un bien ou à un service. Cette somme est fixe : elle ne varie pas en fonction du pouvoir d’achat des personnes ou de la nécessité du produit. L’intérêt des vendeurs est donc priorisé au détriment du bien-être des gens.

Cette vision de l’échange se fonde sur la notion du don intéressé. Une personne accepte d’offrir un service à une autre si elle reçoit une rétribution dans l’immédiat. Cette conception de l’économie défendue par les libéraux aurait pour avantage de pousser les individus à poser, dans leur intérêt direct, des gestes qui contribuent à la société, l’égoïsme étant perçu par ces penseurs comme plus naturel et accessible à l’être humain que l’altruisme.

« Ce n’est pas de la bienveillance du boucher, du marchand de bière ou du boulanger, que nous attendons notre dîner, mais bien du soin qu’ils apportent à leurs intérêts. Nous ne nous adressons pas à leur humanité, mais à leur égoïsme; et ce n’est jamais de nos besoins que nous leur parlons, c’est toujours de leur avantage. » 

Adam Smith, Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, Chapitre II

Cette perspective sur le monde semble, sur papier, tout à fait rationnelle et en mesure de permettre l’épanouissement collectif; elle pose cependant problème lorsqu’elle est appliquée. Faisant l’éloge d’un égoïsme réfléchi, l’idéologie libérale pousse les communautés à se désolidariser. Une fois bien implanté, le capitalisme rend l’entraide désintéressée impossible du fait de l’incapacité des travailleurs à se la figurer, trop obnubilés qu’ils sont par les conventions marchandes et trop occupés à lutter perpétuellement pour leur survie individuelle. Dans une telle société, l’entraide et la solidarité n’existent plus, la plupart du temps, que dans la sphère privée.

Un homme s’y sait seul, car nul ne lui viendra en aide s’il ne peut payer. Suis-je le seul à y voir une forme terrible de violence sociale?

À mes yeux, la société marchande n’est rien d’autre qu’un énorme camp de rééducation. Chaque prix est une injonction à la production doublée d’une menace de disette. Chaque comptoir me dit : «Je me fous de toi, de tes désirs et de tes besoins. Je n’aurais aucun mal à te laisser mourir, que ce soit de faim ou de chagrin.»

Il incombe pour moi de remettre en avant la question des besoins humains et d’en faire une question politique plutôt qu’uniquement personnelle. Tout besoin devrait être d’intérêt public. Il faut aussi rétablir la notion de don désintéressé et arrêter de la présenter comme une fantaisie irrationnelle. Je suis d’avis que l’altruisme est dans l’absolu une forme d’échange plus efficace que l’égoïsme rationnel. La notion de mutualité défendue par les libéraux s’effectue dans l’instantané alors que la mienne, plutôt collectiviste, s’étend dans le temps. Je pense qu’il est normal qu’une personne en état de besoin n’aie pas toujours, dans l’immédiat, les moyens de rendre l’équivalent de ce qu’on lui offre. Il est, cependant, de notre devoir de faire tout ce qui est en notre possible pour son bien-être tout de même, sans quoi une personne en état de détresse réelle ne recevrait jamais d’aide. Cette personne qui a besoin d’assistance, c’est chacun d’entre nous à un moment ou à un autre. Nous avons donc tous intérêt à ce que, collectivement, nous venions dans l’immédiat à la rescousse des êtres qui le demandent. Ça, les libéraux l’oublient trop souvent.

« Les inégalités tuent ». Lecture et commentaire critique sur le rapport des inégalités de Oxfam.

Par Édouard Bernier-Thibault

Récemment, dans le cadre d’un cours, j’ai consulté le résumé du rapport de 2022 sur les inégalités d’Oxfam. Les résultats présentés sont plutôt déconcertants. En termes d’inégalités, on dirait qu’on observe presque toujours les mêmes tendances depuis plusieurs années. Autant à l’intérieur des sociétés riches ou pauvres qu’entre les pays, les écarts de richesses sont énormes, et croissants.

Voici quelques statistiques importantes de leur rapport:

« Les dix hommes les plus riches du monde ont doublé leur fortune, tandis que plus de 160 millions de personnes auraient basculé dans la pauvreté. » (p.7)

« Les inégalités contribuent chaque jour à la mort d’au moins 21 300 personnes » (p.8)

« Depuis 1995, les 1 % les plus fortuné·es ont accaparé près de 20 fois plus » de richesses mondiales que les 50 % les plus pauvres de l’humanité. » (p.6)

L’article souligne aussi comment l’inégalité n’est pas un phénomène qui se manifeste également dans la population. Les femmes ainsi que les personnes racisées sont toujours dans des situations plus précaires. Ils vivent généralement dans plus de misère. Cela les rend susceptibles d’être heurtées particulièrement violemment par le système économique et les actions des gouvernements.

Toutes ces données semblent être plutôt en accord avec plusieurs analyses économiques faites par les institutions les plus haut placées comme l’OCDE, la Banque mondiale et, au niveau local, l’IRIS.

Un point sur lequel le rapport d’Oxfam se démarque positivement des autres, selon moi, est sa manière particulièrement « brute » et directe de présenter le problème de l’inégalité. Le titre du rapport en est l’expression parfaite : « Les inégalités tuent ». Cela nous amène à penser et à approcher les inégalités d’une autre manière.

Depuis sa naissance, la lutte contre l’inégalité a été la préoccupation principale des socialistes partout dans le monde. Par contre, la plupart du temps, on pose l’égalité dans le discours soit comme un principe moral fondamental, à caractère ouvertement religieux ou non, ou comme le sens et le but ultime de l’histoire. La gauche en vient parfois à sacraliser l’égalité à un tel point que l’on peut parfois en perdre le sens. En parlant des effets de la pauvreté en termes de souffrance et de violence, on tombe tout de suite dans quelque chose de plus concret. L’inégalité, locale et mondiale, est un problème réel et non un concept uniquement « théorique » ou moral. Celle-ci nous affecte tous, directement ou indirectement. Les classes et les pays pauvres subissent quotidiennement les troubles du manque. Du côté des classes ainsi que des pays riches, ceux-ci seront incapables de maintenir leur sécurité, leur niveau de vie et leur niveau d’accumulation économique quand les bases principales de leur richesse –les ressources de la planète et le travail des plus démunis – seront épuisées. En considérant cette inégalité plus comme un enjeu de société affectant directement les conditions de vie humaine, on atteint un sens plus profond, selon moi, de l’égalité. Celui-ci est l’idéal du plus grand bien-être pour le plus grand nombre. On doit reconnaître la nécessité d’une certaine égalité des conditions pour une liberté, un bonheur et une harmonie réelle pour tous.

Malgré tout, je reste un peu insatisfait après ma lecture. Je finis souvent ce genre de rapport avec une frustration et un désarroi que je n’arrive pas à canaliser ou à diriger vers une réflexion critique et concrète sur les alternatives, solutions et changements à faire pour combattre ces maux. Les statistiques et les analyses autour de l’accroissement et les effets destructeurs des inégalités abondent. Toutefois, les perspectives de solutions ou d’action qui sont présentées la plupart du temps sont soit abstraites et trop générales, ou trop étriquées, ne proposant rien que des actions superficielles.

Voyons d’abord ce que dit le texte par rapport aux solutions. Je ne traiterai pas de l’échelle internationale du problème, et je me limiterai aux inégalités strictement économiques.

Ma critique principale est qu’il semble qu’on fait face à des messages différents, ou du moins mal définis quant aux diagnostics et aux remèdes à apporter. D’un côté, le rapport semble affirmer la possibilité de changements par l’action politique progressiste, en redistribuant une partie des revenus des plus riches (sous la forme d’impositions et de taxes) vers les plus pauvres (sous la forme de programmes d’aide, de services sociaux et de politiques publiques).

Mais de l’autre côté, on semble suggérer que l’économie telle qu’elle est organisée et qu’elle fonctionne est la source des inégalités monumentales, et que c’est sur celle-ci qu’il faut agir pour régler définitivement les problèmes.

« Les gouvernements doivent réécrire les règles de leurs économies à l’origine de fractures aussi colossales » (p.15)

Bref, malgré les analyses très convaincantes et appuyées ainsi qu’un plaidoyer fort pour la lutte contre l’inégalité, il me semble que le texte a de la misère à se positionner clairement par rapport aux solutions concrètes à apporter.

Ce qui résulte de la lecture du rapport est un certain flou, dont l’enjeu principal peut se résumer très simplement: est-ce qu’on doit passer par la réforme ou par le changement radical (la “révolution”) pour agir adéquatement par rapport au problème des inégalités? Est-ce que notre économie est quelque chose de viable ou d’acceptable à condition d’un bon encadrement? Ou est-ce qu’elle est un problème en soi, dont il faudrait se débarrasser si on veut définitivement en finir avec la souffrance et la misère des inégalités?

La question est évidemment plus nuancée quand on entre dans les détails, et elle est plutôt « théorique » mais elle se pose en tant qu’elle décrit une tension constante dans le socialisme, depuis ses débuts. Pour être capable d’agir dans la société et s’impliquer dans des luttes, je crois qu’il faut avoir conscience de ce genre de dilemme.

De manière très brève, le problème est que notre système économique, le capitalisme, produit des quantités de richesses immenses et croissantes, mais distribuées de manière très inégales. Laissé à soi-même, le capitalisme tend à accroître les inégalités entre ceux qui doivent se procurer leurs moyens d’existence en travaillant dans des entreprises pour un salaire (salariés) et ceux qui possèdent leurs entreprises (propriétaires ou patrons), pouvant faire travailler les autres pour eux et accumulant du profit. Ce profit leur permet d’acheter des moyens de production, de faire des investissements, etc. Bref, de s’enrichir encore plus (de manière exponentielle). Sans entrer dans plus de détails sur cette dynamique, qui est beaucoup plus complexe, le fait est que les inégalités sont un produit direct et essentiel du capitalisme. Comme le montre l’analyse d’Oxfam et plusieurs autres cités plus haut, le capitalisme laissé à soi-même tend presque automatiquement à produire ou aggraver les inégalités.

La solution principale qui a été proposée et appliquée à cela est celle de la réforme. On considère que l’État interventionniste plutôt fort est un instrument ayant la capacité d’équilibrer et réglementer le capitalisme dans sa tendance à produire de l’inégalité.

Ce modèle a effectivement été essayé et eut un certain succès durant les années d’après-guerre dans certains pays occidentaux (« les Trente Glorieuses », auxquels le texte fait référence positivement). Toutefois, à partir des années 1980, l’État providence a commencé à être démantelé progressivement dans plusieurs pays, laissant libre cours à l’accumulation et au libre fonctionnement du capitalisme, et donc à sa tendance inégalitaire. C’est ce qu’on appelle aujourd’hui le néolibéralisme.

Donc, face à cela, est-ce que le rétablissement d’un État providence fort est quelque chose de possible? D’envisageable? Est-ce que celui-ci est capable de promouvoir et permettre une égalité et une liberté réelle? Durable? Stable? Est-ce que la logique du capitalisme voue nécessairement ce mode de gouvernement à l’échec (inflation, problèmes de gestion, dettes trop grandes, pressions et critiques des élites économiques et financières, possibilités de corruptions, danger potentiel de virage totalitaire, etc.) ?

Si l’option de la réforme est impossible ou non désirable, alors il me semble qu’il faut considérer sérieusement des alternatives concrètes au capitalisme. Le communisme est bel et bien le modèle de société le plus complet qui a été proposé contre celui-ci, proposant une société complètement égalitaire par la possession commune des moyens de production ainsi que des revenus de cette production. Toutefois, est-ce que celui-ci a encore un avenir et une puissance critique aujourd’hui? Est-ce qu’il contient les principes et les idées de la société vers laquelle nous devrions nous diriger, ou est-ce qu’il doit être laissé au passé comme une idée intéressante, mais à oublier ou à éviter ?

Si c’est à nous de choisir, le véritable choix à faire est: réforme ou révolution. S’ il doit y avoir révolution, pourquoi, vers quoi et comment? Ce n’est pas un choix facile, mais si nous ne le faisons pas, nous allons le subir. Nous devons établir les bons diagnostics pour essayer d’appliquer les remèdes adéquats. Ce sera à nous d’essayer de répondre aux difficultés de nos sociétés ainsi que de notre temps, comme l’inégalité, avec des idées fortes. Nous devons avoir un projet concret pour travailler à faire advenir un monde plus sain, où le bien-être de tous est posé comme le plus grand bien.

Le malaise de la génération Z

On entend souvent parler de la problématique croissante des difficultés psychologiques chez les jeunes. Plusieurs hypothèses ont été mises sur la table pour expliquer ce phénomène. Je chercherai, dans le texte, suivant à exposer ma propre thèse à ce sujet.

La vie d’un jeune d’aujourd’hui se résume à une lutte perpétuelle contre l’absurde.

Non-sens premier : une espèce menacée

L’éco-anxiété est, selon moi, une des causes profondes de la détresse de ma génération. Appartenant à la race humaine, la plupart d’entre nous sommes soucieux de son avenir. Cela n’a rien de surprenant sachant qu’une des fonctions premières d’un animal est d’assurer la pérennité de son espèce. Les jeunes, conscients des cataclysmes écologiques en cours, angoissent à l’idée du monde qui les attends et sont même de plus en plus nombreux à abandonner l’idée de se reproduire. Il est difficile aujourd’hui de trouver un sens à son existence puisqu’il est difficile d’envisager un avenir heureux pour l’humanité. En effet, la lâcheté des gouvernements concernant la question des changements climatiques est source d’inquiétude. Agirons-nous à temps? Qu’adviendra-t-il de l’humanité? Notre espèce survivra-t-elle aux bouleversements prochains? Si elle y survit, sur quelle planète nos descendants devront-ils vivre? Dans quelles conditions? Voilà des questions que nombreux d’entre nous sont contraints de se poser régulièrement.

Non-sens second : une société de l’excès

La course à la performance et l’accélération du rythme de vie sont des réalités que les jeunes générations vivent quotidiennement. Cherchant à améliorer constamment sa productivité, le système capitaliste impose aux individus l’obligation de s’améliorer en permanence et de mener un train de vie insupportable. À vouloir toujours produire plus, en étant continuellement en course contre la montre, nous oublions la nécessité de prendre le temps de vivre. On considère comme ayant une valeur économique un bien ou un service qui répond à un besoin et qu’on commercialise. Paradoxalement, notre société effrénée, bien qu’elle produit un grand nombre de biens et de services, néglige bien souvent de donner aux individus le temps de répondre à leurs besoins. Sans oublier que cette production sans bornes a un impact terrible sur l’environnement, ce qui lit la problématique de la « société de l’excès » à celle de la crise environnementale.

Non-sens troisième : le culte de l’égoïsme

Le rêve libéral est maintenant en grande partie réalisé, l’individu n’a, aujourd’hui en Occident, presque plus d’ancrage à sa communauté ou à sa famille. Ce nouvel homme, libre théoriquement de toute contrainte dans son épanouissement se retrouve plutôt exposé directement à la violence du capital et du marché. Il souffre aussi terriblement de sa solitude et du manque de solidarité, puisque voulant être libre de tout, il a dissous les derniers liens qui l’unissait à sa collectivité. Malheureusement pour l’homme moderne, l’être humain n’est pas complet seul et pouvoir compter sur ceux qui l’entourent est fondamental à son bien-être. L’homme jouit du bien-être de ses voisins et du sens que la vie commune ainsi que le don de soi donnent à sa vie. Toutes ces fonctions de la collectivité sont menacées par l’individualisme des temps qui courent.

Ces différentes absurdités de notre époque ne sont pas vécues de la même manière par chacun d’entre nous. En effet, certaines personnes vivent très bien avec ces différents paradoxes ou n’en ont qu’une conscience diffuse. Ce n’est pas à eux que je m’adresse sauf peut être si mes propos sont en mesures de les éclairer sur différents enjeux actuels. Je m’adresse plutôt à ceux qui souffrent de ces injustices et absurdités. Les différents systèmes que j’ai abordés dans ce texte semblent indestructibles à première vue, mais il n’en est rien. Ne sous-estimez pas le pouvoir de l’initiative individuelle. Nous avons besoin, plus que jamais, de personnes en mesure d’imaginer des alternatives à nos modes de vie et de productions actuels. Pour cela, il faut éviter à tout prix de tomber dans le fatalisme. Puisqu’en adoptant une posture intellectuelle cynique, nous finissons par faire soi-même partie du problème. Autrement dit, en étant pessimiste on devient ce dont la machine a besoin pour continuer à fonctionner. Être révolutionnaire au XXIème siècle, c’est oser avoir espoir.

Ursula K. Le Guin et ses Dépossédés

En commençant ma lecture des Dépossédés d’Ursula K. Le Guin, je m’attendais à y trouver une pensée fondée sur un manichéisme, opposant l’anarchisme au capitalisme. J’y trouvai plutôt, à ma grande surprise, une exploration profonde de la condition humaine. Le roman raconte la vie d’un physicien, Shevek, issu d’une société anarchiste implantée sur Annares, un astre désertique qui est la lune d’Urras, une planète capitaliste frétillante de vie dont le peuple d’Annares tire ses origines. Annares fut coupé des autres civilisations à partir de sa fondation, plus de cent-cinquante ans auparavant. Le destin de Shevek sera de rétablir un lien entre sa planète et le reste de l’humanité, en étant le premier Annaresti à retourner sur Urras.

L’anthropologie joue un rôle important dans ce livre, dont l’intrigue se fonde sur la mise en contact de deux cultures complètement différentes et sur le choc culturel en découlant. Est aussi abordée, dans Les Dépossédés, la question du lien entre le langage et la culture, les habitants d’Annares ayant développé une langue à l’image de leur société, c’est-à-dire dépourvue de toute notion de propriété et de hiérarchie.

Annares n’est pas une utopie, ce n’est pas une dystopie non plus; il s’agit en fait d’une projection réaliste de ce que pourrait être une véritable société anarchiste. L’anti-utopisme est, en effet, un des thèmes prépondérants du roman. Effectivement, celui-ci se veut porter un regard lucide sur les potentialités de l’espèce humaine, sur la vie humaine, de même que sur le bonheur. Pour Le Guin, le bonheur et la solidarité sont intimement liés et passent avant tout par la reconnaissance de la souffrance comme faisant inévitablement partie de la vie. Toujours selon l’auteure, c’est de cette expérience commune que doit naître la solidarité, qui est un moyen rationnel pour l’être humain de minimiser sa souffrance.

« Le lien qui nous attache est au-delà du choix. Nous sommes frères. Nous sommes frères dans ce que nous partageons. Dans la douleur, que chacun d’entre nous doit supporter seul, dans la faim, dans la pauvreté, dans l’espoir, nous connaissons notre fraternité. Nous la connaissons, parce que nous avons dû l’apprendre. Nous savons qu’il n’y a pas d’autre aide pour nous que l’aide mutuelle, qu’aucune main ne nous sauvera si nous ne tendons pas la main nous-mêmes. »

Les Dépossédés, Chapitre IX

La nature anti-utopique d’Annares se manifeste aussi dans le récit touchant de la jeunesse de Shevek, marquée par la solitude. L’idée est qu’une société, aussi bien organisée soit-elle, ne peut pas éliminer toutes les sources de souffrance, mais seulement minimiser celles-ci. L’idée est aussi que même dans une société aussi ouverte que possible, il resterait toujours une minorité d’incompris.

Ces nuances font en sorte que Le Guin réussit à rendre plausible l’anarchisme, ce pourquoi je la remercie. M’intéressant à cette pensée depuis quelque temps, j’avais encore assez de difficulté à m’imaginer de quelle manière pourraient se manifester certains aspects de cette théorie politique dans la réalité. Ce roman m’aura permis pour la première fois d’imaginer dans ses moindres détails une société fondée sur l’abolition de la propriété privée, la solidarité, l’égalité, la liberté individuelle et l’absence d’État, sans que cette société ne soit pour autant parfaite.

« Vous avez, nous n’avons pas. Tout est beau ici. Sauf les visages. Sur Annares, rien n’est beau, rien, sauf les visages. Les autres visages, les hommes et les femmes. Nous n’avons que cela, que nous autres. Ici, on regarde les bijoux, là-haut on regarde les yeux. Et dans les yeux on voit la splendeur, la splendeur de l’esprit humain. Parce que nos hommes et nos femmes sont libres… ne possédant rien, ils sont libres. Et vous les possédants, vous êtes possédés. Vous êtes tous en prison. Chacun est seul, solitaire, avec un tas de choses qu’il possède. Vous vivez en prison, et vous mourrez en prison. C’est tout ce que je peux voir dans vos yeux – le mur, le mur ! » 

Les Dépossédés, Chapitre VII

L’intérêt des Dépossédés ne se cantonne pas sur Annares; Shevek, dans son voyage sur Urras, nous offre un regard tout neuf sur notre société en la découvrant de son point de vue d’anarchiste. Il est incapable de comprendre le monde qu’il découvre du fait qu’il est né dans une société à la morale et aux codes complètement différents. Aussi critique du capitalisme (représenté par la nation de l’A-Io sur Urras) que du communisme sous sa forme marxiste-léniniste (représenté par la nation de Thu aussi sur Urras), Le Guin semble nous révéler au travers des yeux de Shevek le regard qu’elle porte elle-même en tant qu’anarchiste sur la guerre froide, le roman ayant été écrit à cette époque. Shevek nous offre donc une critique inédite de la nation, des hiérarchies, de la guerre, du consumérisme, du travail, du matérialisme, de l’argent, de la propriété et du machisme, qui jalonnent nos sociétés. Ce faisant, il lève le voile sur plusieurs absurdités de notre monde, qui nous semblent pourtant souvent aller de soi.

« Ils ne discutaient plus de prédictions, maintenant, mais de politique. Ils parlaient de la guerre, de ce que Thu allait faire, de ce que l’A-Io allait faire, de ce qu’allait faire le CMG. -Pourquoi ne parlez-vous que par abstractions? […] Il ne s’agit pas de noms de pays, mais de gens qui s’entretuent. Pourquoi les soldats partent-ils? Pourquoi un homme va-t-il tuer des étrangers? »

Les Dépossédés, Chapitre VII

« [Il] comprenait maintenant pourquoi l’armée était organisée ainsi. C’était en fait absolument nécessaire. Aucune forme rationnelle d’organisation ne pouvait servir un tel but. Il n’avait simplement pas compris jusqu’à présent que ce but était de permettre à des hommes avec des mitraillettes de tuer facilement des hommes et des femmes désarmés quand on leur en donnait l’ordre. »

Les Dépossédés, Chapitre IX

Bien qu’il soit troublé par certains aspects de la société d’Urras, Shevek ne se contente pas de critiquer cette civilisation. Son regard se porte aussi sur son propre monde et ses défaillances. Comme le montre en partie la vie de Shevek, la société annaresti, quelque 150 ans après sa fondation, semble s’être figée sous la tutelle d’un autoritarisme tacite, prenant la forme d’une forte pression sociale inavouée, restriction qui nuirait à l’épanouissement personnel de certains Annarestis. Cette maladie sociétale aurait aussi pour conséquence désastreuse de nuire à l’innovation, puisque les individus s’éloignant des sentiers battus auraient tendance à être considérés comme des individus asociaux n’ayant pas de fonction productive au sein de la société. Shevek n’aura donc pas seulement comme but de faire tomber des murs sur Urras, mais aussi ceux qui se trouvent chez lui.

Un autre thème intéressant de ce roman, celui-ci plus métaphysique, est celui de la temporalité. Une des quêtes de Shevek est celle d’une théorie expliquant l’unité de la nature séquentielle du temps et de sa nature circulaire, c’est-à-dire la coexistence d’un élément de continuité et d’un élément de changement continuel dans la réalité. Cette théorie servirait à lier différents moments apparemment séparés, mais qui forment en fait un même tout. Pour Shevek, la liberté est dans la continuité, alors que l’éternel recommencement est une prison. La structure du récit est elle-même un reflet de cette quête. En effet, on suit en alternance des événements ayant lieu sur Urras plus tard et des événements ayant lieu sur Annares plus tôt et ce n’est qu’à la fin du roman que le récit d’Annares rattrape le récit d’Urras et que le temps forme un tout cohérent. Cette unification temporelle lui donne finalement la joie d’être libre tout en ayant un chez-soi et une identité stable, conséquences de la continuité.

Si je devais décrire ce livre, je dirais qu’il s’agit d’un roman philosophique, anthropologique et révolutionnaire. Je vous recommande chaudement la lecture des Dépossédés si vous vous intéressez à l’anarchisme, aux idées libertaires et à la critique radicale du capitalisme. Notez qu’il y aurait énormément de choses à dire au sujet des Dépossédés d’Ursula K. Le Guin et que mon analyse est loin de faire le tour du sujet, sachant surtout que Les Dépossédés n’est pas seulement un roman qui se comprend, mais aussi un roman qui se vit! Le Guin réussit en effet à nous faire passer par toute la gamme des émotions et à nous faire comprendre les mondes qu’elle décrit et les dilemmes moraux qui s’y rattachent par le ressenti.

Loin des yeux, loin du cœur

Un des facteurs clés du maintien de la violence sociale me semble être la tendance des groupes dominants à tout faire pour ne pas voir le mal qu’ils font. Que ce soit par la mauvaise foi ou en s’éloignant physiquement de leurs victimes, les bourreaux trouvent toujours le moyen de se pardonner les uns et les autres. Pour ce faire, on fuit la misère des quartiers tristes, on dénigre celui qu’on martyrise, on met la faute sur celui qui souffre et on se cache les yeux devant l’évident, le complexifiant jusqu’à en arriver à un flou rassurant.

Aussi, on délègue et on hiérarchise, de manière à ce que d’en haut on ait la joie de ne pas voir jusqu’en bas. On ordonne de licencier, d’exploiter, de voler, de négliger des inconnus. Ne sous-estimez pas l’ignorance de ceux qui font le mal: plus on est haut, plus on peine à voir. Peut-être parce que plus on l’est, plus on se sait coupable et que la plupart des hommes et des femmes, étant lâches, ne sont pas prêts à l’accepter. Peut-être qu’ils ne sont pas lâches, peut-être qu’ils sont seulement faibles. Cela prend beaucoup de force, en effet, que d’accepter ses propres torts. Cela prend aussi beaucoup de courage pour confronter le mal qui est en nous.

L’être humain est par nature social, il est donc moral. En effet, considérant que nous dépendons tous les uns des autres pour notre survie, nous n’avons pas d’autres choix que chercher à bien se traiter mutuellement. Pour cela, il nous est nécessaire de déterminer collectivement ce qui est bien et ce qui est mal d’où la morale. La perception qu’un homme se fait de lui-même dépend donc étroitement de celle que les autres se font de lui et donc de sa manière de les traiter. Il n’y a rien de pire pour quelqu’un que de prendre conscience du fait que, par ses actions, il maltraite une autre personne directement ou indirectement parce que de cette situation peut résulter le rejet de la part de ses pairs… La honte et la culpabilité sont des sentiments douloureux, ce qui explique les différents stratagèmes que certains utilisent pour les éviter. Peut-on blâmer des gens de vouloir éviter la souffrance? On ne le peut pas vraiment. Cependant, comme on l’a vu plus tôt, l’évitement est à la base de la reproduction de la violence sociale. On doit donc lutter contre celui-ci et encourager les individus à accepter l’existence du mal qu’ils font, de manière à ce qu’ils puissent tranquillement changer leurs comportements et les structures qu’ils perpétuent.

Mais comment encourager quelqu’un à accepter ses torts? Premièrement, il faut reconnaître que le mal est une partie intégrante de l’humain sans pourtant être une fatalité. Le mal est donc quelque chose qui fera toujours partie de nous, mais que nous pouvons collectivement apprendre à contrôler et dont nous pouvons éviter la manifestation. Le mal est donc en nous tous sous une forme ou une autre : il n’y a alors pas de honte à en déceler une part en soi à l’occasion. Trouver le mal en soi ou se découvrir coupable doit être vu comme un bien parce que le fait qu’on prenne conscience de cela nous permet d’éviter qu’il n’empoisonne la réalité, ou autrement dit, qu’il fasse souffrir les êtres qui nous entourent à l’avenir.

C’est notre devoir de faire ce travail d’introspection si nous voulons vivre dans un monde meilleur. Cependant, ça ne suffira pas, nous devons donc continuer à militer pour conscientiser nos pairs aux inégalités et aux injustices qui nous indignent. Heureusement pour nous, la lutte est une joie quand elle se fait au nom d’un idéal de justice. Nous, passionnés, ne devons pas, au nom de la lutte, abandonner nos principes de bonté quand il est question de traiter avec nos ennemis. Notre rage a beau être légitime, nous ne devons pas céder aux tentations de la vengeance, quitte à détruire nous-même ce que nous cherchons à construire. Nous sommes enragés contre l’injustice, non pas contre des hommes. C’est en montrant que la solidarité et le pardon sont plus forts que la haine et la peur que nous vaincrons. Toujours, il faut lutter.

Un gros 0$ 

Note : Les opinions exprimées n’engagent que l’auteur-e du texte et ne reflètent pas la vision du journal étudiant « L’Exilé ».

Photo : Pixabay (libre de droits), modifiée par Hubert Troli

Lors de son discours d’ouverture de la nouvelle session parlementaire le 19 octobre dernier, le premier ministre François Legault annonça son intention ferme de mettre un frein à tout projet d’exploration pétrolière au Québec étant donné l’impératif que représente la réduction des émissions de gaz à effet de serre.   

Bien que cette décision semble plaire à la plupart des députés de l’Assemblée, une nouvelle question demeure débattue : faut-il dédommager les détenteurs des permis d’exploration pétrolière que Québec leur vendit autrefois? 

Déjà plusieurs compagnies commencent à réclamer auprès du gouvernement un remboursement de leur permis représentant une superficie totale d’environ 32 000 km2 au Québec.  

Ce genre de procédures furent observées bien avant que le gouvernement du Québec annonce la fermeture générale de tous les projets d’exploration. Par exemple, dans le cadre du projet Hydrocarbures Anticosti (5), 62 millions de dollars furent réclamés par les entreprises concernées lorsque Québec fit volte-face fin 2016. La province avait finalement renoncé à ce plan visant à développer l’exploitation d’hydrocarbures sur cette grande île située dans le golfe du Saint-Laurent. De plus, ironiquement, Québec avait lui-même investi plus de 30 millions de dollars à partir de 2014 dans Hydrocarbure Anticosti, ce qui fit indirectement grimper la facture pour les contribuables de l’époque.  Ainsi, cette marque indélébile du passé est à présent brandie par les compagnies pétrolières comme un argument supplémentaire leur permettant d’intenter en toute légitimité un procès contre la province. 

En conséquence, en décidant de ne pas rembourser ces compagnies afin de sauver l’argent des contribuables, tel que le préconisent le Parti Québécois (PQ) et Québec Solidaire (QS), le gouvernement risque de faire l’objet de nombreuses poursuites judiciaires potentiellement plus couteuses que le dédommagement initialement demandé.  

Cependant, tenir tête aux grandes pétrolières n’aurait pas non plus que des inconvénients. Tout d’abord, il y a une certaine probabilité que les entreprises en question ne gagnent pas leur cause dans le cas d’une poursuite judiciaire contre Québec. Le pouvoir d’instaurer de nouvelles normes environnementales dont dispose la province permettrait à cette dernière de rendre les projets d’exploration ou d’exploitation contraire à la loi. Ensuite, en refusant de rembourser les pétrolières, quitte à débourser davantage dans un procès, l’État affirmerait d’un point de vue symbolique la prééminence du contrat qui le lie au peuple sur celui passé avec des instances privées. D’ailleurs, témoignant de l’opinion dudit peuple, selon un dernier sondage mené pour l’initiative écologiste le Pacte, 85% des Québécois de la province sont d’avis que la crise climatique est un enjeu de plus en plus prioritaire (2). Le gouvernement a pour vocation de représenter la population et, dans une certaine mesure, pour devoir de combler les besoins essentiels des citoyens. Or, en cautionnant l’industrie pétrolière par son remboursement, Québec contribue indirectement à l’aggravation de la crise climatique qui privera éventuellement les jeunes Québécois et Québécoises de conditions de vie supportables. Enfin, en agissant ainsi, le gouvernement participe activement à la concentration des richesses dans les mains de quelques particuliers. De plus, les employés ayant pu potentiellement travailler sur ces chantiers d’exploration et éventuellement d’exploitation pétrolière perdent une opportunité de travail qu’il faudra, d’une manière ou d’une autre, substituer. 

En somme, bien qu’il comporte son lot de désagréments, le choix du remboursement des 180 permis d’exploration pétrolière à leurs détenteurs semble le plus avisé si l’on tient compte du prix exorbitant que représenterait un éventuel procès.  

Cependant, ce scénario n’est envisageable que si, et seulement si, les entreprises pouvant être dédommagées s’en tenaient à réclamer une somme équivalente au prix du permis qu’elles détiennent. Malheureusement, ce n’est pas le cas. Effectivement, en plus du permis, quelques compagnies souhaitent ajouter à la facture de Québec une valeur approximative du profit éventuel qu’aurait dégagé l’exploitation des hydrocarbures dans leur zone d’exploration. Une telle demande ferait grimper la somme due par l’État qui ne se compterait donc plus en millions, mais bien en milliards de dollars (4). 

Par exemple, Ressource Utica (3), une compagnie possédant 29 permis d’exploration d’hydrocarbures pour une superficie de 4400 km2, initia récemment ce genre d’action en justice à l’endroit de Québec dans laquelle elle a gain de cause pour l’instant. Son président évoque justement une valeur de plusieurs milliards de dollars afin de décrire les actifs qu’il détient.  

Cette dernière réclamation faramineuse de la part de certaines pétrolières n’est en aucun cas légitime étant donné que le permis qu’elles détiennent actuellement ne leur permet que d’explorer les ressources disponibles et non pas de les exploiter. En d’autres mots, d’aucune façon le feu vert ne fut donné à l’exploitation. Certes, une entreprise n’achèterait jamais un permis lui permettant d’explorer un terrain contenant potentiellement des hydrocarbures sans envisager d’exploiter ceux-ci à l’avenir. Or, d’un point de vue purement formel, les compagnies souhaitant exploiter les ressources n’en ont pas reçu la permission et ne pouvaient donc pas encore compter sur celles-ci comme une source de revenu anticipée et assurée. Cela se résume à de la spéculation détournée et malhonnête. 

D’ailleurs, cette nuance entre exploration et exploitation fut aussi employée comme argument contre le remboursement des permis d’exploration des hydrocarbures. En effet, dans un article du Devoir de 2011 (1), l’avocat et président de Nature Québec à l’époque, Michel Bélanger, démontrait qu’il n’était point nécessaire de dédommager ces permis. Cette opposition avait été exprimée dans la foulée de l’arrêt d’un projet d’exploration, cette fois-ci, dans l’estuaire du Saint-Laurent qui avait donc mené à la révocation de plusieurs permis la même année. Le plus étonnant dans cette affaire est non pas que le gouvernement ne remboursa aucun des permis annulés et encore moins de valeurs d’actifs, mais plutôt que les compagnies concernées se firent beaucoup plus timides qu’en ce moment concernant le recours à la justice contre la province.  

Ainsi, le « versement d’une indemnité fixée d’après la valeur du bien exproprié et du préjudice causé » évoqué par l’avocat de Ressources Utica n’est que de la poudre jetée aux yeux du gouvernement et des citoyens. 

De plus, comme si ce n’était pas suffisant, le Centre québécois du droit de l’environnement affirme actuellement que le gouvernement a tout le droit de refuser d’offrir une compensation en échange des permis révoqués du moment que la loi empêchant l’exploration des hydrocarbures sur son territoire soit claire.    

Il faudra donc que la population redouble d’attention, quitte à faire preuve de méfiance, lors de la formalisation de ce règlement de compte. Aucun remboursement ne doit être toléré. Les Québécois et Québécoises ne doivent rien à une poignée d’hommes prêts à tout pour le profit, quitte à amputer la qualité de vie des générations futures. 

Sources

(1) Bélanger, M. (22 juin 2011). Réponse à l’industrie gazière et pétrolière – Combien encore devons-nous payer? Le Devoir. Rerpéré le 30 novembre 2021 à https://eureka-vieuxmtl.proxy.collecto.ca/Search/ResultMobile/0

(2) Léveillé, J-T. (5 novembre 2020) Le Pacte pour la transition boucle la boucle avec le sentiment d’avoir contribué à la prise de conscience du Québec face à l’urgence climatique. La Presse. Repéré le 30 novembre 2021 à https://www.lapresse.ca/actualites/environnement/2020-11-05/lutte-contre-les-changements-climatiques/le-pacte-est-mort-vive-le-pacte.php

(3) Shields, A. (16 novembre 2021). Une pétrolière obtient gain de cause contre Québec.  Le Devoir. Repéré lee 30 novembre 2021 à https://eureka-vieuxmtl.proxy.collecto.ca/Search/ResultMobile/4

(4) Shields, A. (23 octobre 2021). Vers une sortie couteuse. Le Devoir. Repéré le 30 novembre 2021 à https://eureka-vieuxmtl.proxy.collecto.ca/Search/ResultMobile/0

(5) Sioui, M-M. (29 juillet 2017). Anticosti : 115 millions déboursés, pas une goutte de pétrole. Le Devoir. Repéré le 30 novembre 2021 à  https://eureka-vieuxmtl.proxy.collecto.ca/Search/ResultMobile/6

Plaidoyer pour du temps

Note : Les opinions exprimées n’engagent que l’auteur-e du texte et ne reflètent pas la vision du journal étudiant « L’Exilé ».

Photo : Hubert Troli / L’Exilé

Comme la plupart des étudiants qui en sont actuellement à leur seconde année au cégep, j’appartiens à la cohorte ayant connu les cours à distance comme seule expérience des études collégiales. Il me fut donc permis, au cours de la présente session, de comparer ces deux réalités que sont les études en ligne et le cégep en présentiel. Comme c’est sans doute le cas pour beaucoup d’étudiants et d’enseignants, je me plais davantage dans l’environnement stimulant du cégep que dans celui de mon humble demeure.  

Or, malgré tous les inconvénients que l’on puisse leur trouver, les études durant la pandémie s’accompagnèrent de certaines nouvelles méthodes relatives au temps alloué lors des évaluations qui s’avérèrent pertinentes d’un point de vue pédagogique.  

Au cours de la dernière année, les enseignants de littérature et de philosophie, en particulier, laissèrent leurs étudiants disposer d’une période de plusieurs jours afin de réaliser leurs travaux de rédaction alors que, dans la formule conventionnelle, la totalité de la dissertation se serait effectuée dans un intervalle de quelques heures en classe.   

Ainsi, depuis le ralentissement de la propagation du virus au Québec ayant permis le retour des étudiants en classe, une tendance à réintégrer cette contrainte de temps dans la réalisation des travaux peut être observée.  

Enfin, pourquoi ne pas simplement poursuivre cette habitude héritée du confinement concernant la durée de la période allouée aux travaux rédigés dans le cadre des cours de littérature?  

Effectivement, l’offre d’une abondance de temps aux étudiants favorise le développement de l’autonomie chez ceux-ci et leur permet aussi de s’organiser en fonction de leur propre horaire et de leurs besoins spécifiques. Par ailleurs, cette formule alternative permet aux principaux concernés de présenter, en fin de compte, un travail davantage représentatif de leur maîtrise de la langue française. À vrai dire, ce n’est parfois que quelques minutes en plus qu’il aurait fallu à un étudiant pour que celui-ci ait la chance de réviser son texte et, ainsi, d’éviter de nombreuses fautes d’inattention commises sous l’influence d’un stress montant à la vue du temps qui file. En somme, les travaux ayant bénéficié d’un temps de réalisation augmenté tendent à se rapprocher du standard professionnel. Cette formation plus représentative de la réalité de l’emploi attendant la majorité des cégépiens s’accompagne bien souvent d’un sentiment de fierté et de satisfaction rehaussé, ce qui contribue, par procuration, à nourrir un intérêt marqué pour les études ainsi qu’une certaine motivation chez les jeunes. Certes, la plupart des métiers requièrent une maîtrise de la langue, mais rares sont ceux exigeant une capacité à rédiger spontanément en quelques heures un texte analytique d’un millier de mots sans fautes, ou presque, dans un français soutenu.  

D’un autre côté, contraindre les étudiants à réaliser l’entièreté de leur dissertation lors d’un cours de quelques heures force ces premiers à prendre des raccourcis résultant en des travaux bien souvent médiocres. Pour faire simple, dans un délai aussi court, ceux faisant face à ce genre d’épreuve ne disposent que de quelques minutes afin d’étudier la question et de développer un argumentaire logique tentant d’y répondre. Par après, le processus de production, faute de temps, doit s’enclencher au plus vite. Cet empressement quasi conditionnel à la réussite de ces évaluations se traduit par une détérioration de la langue écrite due au stress ainsi que par la présence d’idées d’une originalité déficiente de par le peu de temps consacré à leur développement. En outre, même si l’étudiant parvient à obtenir un bon résultat à cette évaluation, il n’en retire, cependant, point une impression de fierté et de réussite étant donné l’inachèvement du travail entamé en question.  

Ce que produit l’étudiant dans son texte est totalement désincarné de sa personne et nuit, conséquemment, à l’émergence chez lui d’un sens intellectuel, d’un amour de la connaissance pourtant gage d’une société démocratique résiliente.  

Enfin, en évaluant ainsi la performance des citoyens en devenir, ne basons-nous pas la réussite sur un critère aussi arbitraire que celui de l’efficience, de la productivité, de la vitesse brute? En bref, la qualité d’un individu ou sa capacité à apporter quelque chose de pertinent à la société ne se résume pas qu’à la rapidité d’exécution. Souvent, les idées contribuant le plus significativement au développement prennent des années à murir dans l’esprit de leurs penseurs avant d’aboutir.  

Il est vrai, certes, qu’une efficacité au travail peut s’avérer souhaitable dans une certaine mesure, mais celle-ci s’acquiert naturellement, à force d’effectuer le même type de tâche de façon récurrente et non pas en forçant la jeunesse à réfléchir plus rapidement qu’elle ne le peut, quitte à faire parfois de faux pas aux lourdes conséquences.  

Pour conclure, je pense que la méthode d’évaluation propre au cursus collégial de littérature et de philosophie devrait être revue en y réduisant la place du critère productif pour y revaloriser l’aspect qualitatif. Rehaussons les exigences relatives à la qualité des travaux, mais donnons davantage de temps aux étudiants pour réaliser la tâche à faire. Aussi, je suis bien conscient que ce choix ne relève sans doute pas de vous, les enseignants, mais plutôt de certaines exigences du ministère de l’Éducation. En conséquence, c’est à celui-ci, que s’adresse ma requête :  

Donnez-nous du temps! 

Craintes face aux métavers 

Note : Les opinions exprimées n’engagent que l’auteur-e du texte et ne reflètent pas la vision du journal étudiant « L’Exilé ».

Photo : Enigma – Yan Breuleux, Alain Thibault. Elektra © gridspace.

Facebook a récemment changé de nom pour « Meta ». L’entreprise a en même temps dévoilé son projet « Metaverse », qui consiste en une interface de réalité virtuelle. Metaverse serait un monde simulé dans lequel les usagés pourraient interagir entre eux et utiliser Internet de nouvelles manières. Cette simulation s’additionnerait au réel au moyen de la réalité augmentée. D’autres entreprises ont aussi pour objectif de créer de telles interfaces.  

Mes inquiétudes face à cette annonce viennent entre autres des effets délétères des nouvelles technologies de l’information qu’on observe déjà aujourd’hui. Des études suggèrent notamment des liens entre les réseaux sociaux et les problèmes de santé mentale chez les adolescents. (1) On suspecte aussi les nouvelles technologies de l’information d’accentuer la polarisation politique et la prolifération des fausses nouvelles qui sèment la confusion et la discorde.  

Je suspecte que la mise en place de métavers, dans lequels les usagés seraient encore plus immergés qu’ils le sont actuellement dans Internet, risquerait d’accentuer ces problèmes. Les réseaux sociaux et l’Internet jouent déjà un rôle important dans la conception que nous avons de la réalité, et les métavers pourraient donner aux entreprises et aux groupes qui les contrôleront (notamment les GAFAM*, qui disposent déjà d’un pouvoir politique considérable et qui échappent en grande partie à la tutelle des États (2)) encore plus d’emprise sur nos consciences en leur donnant le contrôle absolu sur le monde virtuel dans lequel nous vivrons. À mes yeux, les métavers et l’influence qu’ils octroient aux géants des technologies ne présagent rien de bon concernant nos libertés. 

On sait que les grandes entreprises du numérique se servent de leurs produits et de leurs interfaces comme un moyen de recueillir les données personnelles des utilisateurs dans le but de les revendre à d’autres agents commerciaux. Ceux-ci s’en servent pour influer sur nos vies par l’entremise de publicités et de contenu ciblé sans même que nous en ayons conscience sur le moment. Ce système, basé entre autres sur les découvertes des sciences cognitives, est justement fait pour agir au-delà de nos capacités de perception. Nos libertés sont déjà menacées aux profits d’intérêts privés qui sévissent dans l’impunité, faute de l’impuissance actuelle des États. Dans ces conditions, pouvons-nous permettre à ces entreprises d’accaparer une part encore plus importante de nos existences ? 

J’appréhende aussi le potentiel addictif de ces dispositifs, car le métavers de Facebook est vendu comme un endroit qui échappera aux contraintes matérielles et qui permettra aux êtres humains de s’épanouir en existant dans une forme d’utopie où ils pourront s’affranchir même des lois de la physique. On nous promet que cette technologie donnera aux humains les moyens de se construire un monde virtuel qui assouvira tous leurs désirs.  

N’est-ce pas, en quelque sorte, la promesse d’un paradis artificiel, du moyen ultime d’échapper à la réalité ? N’y a-t-il pas une chance que certains d’entre nous se perdent dans ce monde chimérique en apparence si merveilleux, y trouvent un moyen de fuir leurs problèmes, s’y abreuvent d’illusions pour noyer leur malheur, s’y empiffrent sans jamais trouver réponse à leurs véritables besoins ? On connaît les mécanismes utilisés par l’industrie du jeu vidéo et les réseaux sociaux pour capter l’attention des utilisateurs, la maintenir et la prolonger : peut-être devrions-nous nous soucier que ceux-ci soient aussi employéau sein des  métavers.  

Ces technologies, présentées comme des moyens de rendre l’Internet plus humain, m’inquiètent. Je pense que ce nouveau système risque de nous détacher les uns des autres et de rendre nos vies moins humaines, plutôt que de nous rapprocher les uns des autres comme ses créateurs le prétendent. 

Il me semble évident que de telles technologies ne seraient pas en mesure de répondre aux besoins psychologiques et physiologiques des êtres humains (pensez par exemple à l’enjeu de la sédentarité). Nous sommes des êtres de chair, des animaux sensibles. Rien ne pourra remplacer la chaleur humaine, la richesse des rapports interpersonnels en personne et les bonheurs provenant du monde réel. Rien ne me fait plus peur que la perspective de l’humanité qui perd la conscience du monde réel, de l’expérience charnelle et de la nature dont cette dernière est issue. 

Quant au rêve d’un monde sans limite, purgé de toute souffrance et où tous les désirs pourraient être comblés, j’y préfère mille fois la réalité. Que reste-t-il du désir et du rêve s’ils sont toujours comblés?  À vrai dire, ce serait à mes yeux un véritable enfer, tant cette existence serait absurde. N’y serions-nous pas perpétuellement confrontés à l’infini et à la solitude? 

Un autre aspect choquant de Metaverse est qu’il est présenté comme une solution potentielle à la crise environnementale actuelle. C’est complètement grotesque, sachant qu’on ne connaît pas l’impact environnemental qu’aurait la mise en place de Metavers, ni l’empreinte écologique des systèmes qui seraient nécessaires à son fonctionnement, notamment sur le plan énergétique. Il est pertinent de souligner que Facebook (maintenant Meta) et ses partenaires ont pour but de faire des profits à partir de la vente des équipements et des infrastructures qui permettront d’utiliser leur métavers. Alors qu’on nous parle de dématérialisation et qu’on nous vend ces technologies comme écologiques, elles sont en fait fondamentalement matérielles. Elles reposent en effet sur l’extractivisme et contribuent directement aux cataclysmes écologiques en cours.  

*Acronyme pour Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft

Sources

RSPH : Royal Society for Public Health, Young Health Movement (2017). #StatusOfMind : Social media and young people’s mental health and wellbeing Repéré le 1 décembre 2021 à   https://www.rsph.org.uk/static/uploaded/d125b27c-0b62-41c5-a2c0155a8887cd01.pdf 

Caouette, Dominique. Conférence d’Alain Deneault, 7 avril 2017, 56:01min, dans Youtube à  https://youtu.be/Ci11k9omIdY 

Meta. The Metaverse and How We’ll Build It Together — Connect 2021, 28 octobre 2021, 1:17:26min, dans Youtube à https://youtu.be/Uvufun6xer8 

Fourneret, Eric. « Existe-il une structure de servitude volontaire dans les technologies de l’information et de la communication? », Sens Public, (2016), dans Érudit à  https://www.erudit.org/fr/revues/sp/2016-sp063/1044382ar/ 

Alexander von Humboldt Institut für Internet und Gesellschaft. In a nutshell : Shoshana Zuboff : Surveillance Capitalism and Democracy, 8 septembre 2021, 17:54min, dans Youtube à  https://youtu.be/5AvtUrHxg8A 

Les études comme travail

Note: Les opinions exprimées n’engagent que l’auteur-e du texte et ne réflètent pas la vision du journal étudiant « L’Exilé ».

Il me semble évident que la scolarité est une forme de travail et j’aimerais qu’on la considère comme telle. Dans nos sociétés capitalistes modernes, le travail est en grande partie une condition d’accès aux moyens de vivre. On affirme que, pour mériter les bienfaits résultant de la vie en société, l’individu doit lui-même donner à la collectivité en contribuant à l’ouvrage. Peut-être existe-t-il un flou concernant ce qui est considéré ou non comme du travail, mais en général, on admet qu’il s’agit d’une activité productive impliquant un certain effort.

L’effort peut être défini comme la dimension « désagréable » du travail, en ce sens qu’il peut impliquer des formes momentanées de privations et d’inconforts physiques et mentaux. C’est donc l’aspect « souffrance » de la notion de travail. Qui a déjà étudié sait que l’éducation, malgré tout ce qu’elle apporte, implique ce genre de légers désagréments. Elle détient donc cette composante du travail.

Pour ce qui est de la première composante, l’étude est une activité productive puisqu’elle a pour caractéristique de développer chez l’individu des capacités et des connaissances qui lui permettent d’améliorer la productivité de son travail et l’organisation de la société. L’éducation, en plus de contribuer à l’épanouissement personnel, permet de faire évoluer les connaissances. Par le fait même, plus nous aurons d’individus à même de développer une pensée originale fondée sur la raison et les connaissances déjà acquises par la science, plus vite nous irons dans notre découverte du réel fonctionnement des choses et plus près sera l’humanité d’arriver à sa fin ultime, soit le bonheur de tous.

Je considère donc l’étude comme une forme de travail à part entière et m’indigne qu’elle ne soit pas considérée, alors qu’elle est pratiquée à temps plein, comme suffisante à légitimer l’accès aux moyens de vivre. J’œuvrerai maintenant à montrer quelles conséquences cette non-reconnaissance a dans nos sociétés capitalistes actuelles.

Cette situation a pour effet pervers de désavantager les étudiants ne disposant pas d’un capital familial par rapport à ceux qui ont cette chance. En effet, les malchanceux auront, en plus de leurs études, à assurer, par d’autres moyens que celui-ci, leur accès aux moyens de subsistance et à l’éducation, alors que les étudiants pouvant compter sur un bon héritage (j’entends par héritage, l’accès à des ressources monétaires d’origine familiale) auront moins à s’en soucier. Dans une telle situation, l’apprenant désavantagé est moins à même de se consacrer pleinement à ses études. Cela a un coût pour la société, puisque ces individus seront moins en mesure de développer les savoirs et compétences qui doivent leur permettre de contribuer plus efficacement au bien commun.

Nous sommes confrontés à un double problème, celui de la rétribution des études et la question de l’héritage. J’affirme que dans une société idéale, l’héritage serait en grande partie aboli, ou du moins égalisé, le bien-être serait assuré à chaque individu par la collectivité, en échange d’une contribution de l’individu au bien commun, sans qu’il y ait l’intervention d’une accumulation individuelle des richesses et de la transmission héréditaire de celles-ci. Il pourrait rester une forme d’héritage, cependant celle-ci ne prendrait pas la forme d’un capital financier, mais plutôt de quelques objets chargés d’une valeur sentimentale ou de manière plus immatérielle, d’une mémoire ou d’une sagesse.

Une de mes principales affirmations est que nous ne considérons pas aujourd’hui les études comme un travail. Je pense que dans les faits, il n’en est pas tout à fait ainsi : on prétend par moment qu’il ne s’agit pas d’une forme de travail, alors qu’à d’autres moments on l’admet comme telle, dans les deux cas quand cela arrange les élites économiques. Je ne crie pas au complot, mais propose qu’il s’agît d’une dynamique œuvrant dans notre système sans que les membres y prenant part en aient pleinement conscience.

On affirme un premier temps que les études ne sont pas un travail puisqu’elles ne concernent que l’individu (ce qui est faux, comme je l’ai démontré plus tôt) et que celui-ci ne les fait que dans le but d’améliorer sa condition future, qu’elles ne doivent donc pas être rémunérées. On affirme en même temps, dans le discours dominant, que les professions ayant nécessité plus d’études doivent être rémunérées en conséquence et donc que les études sont un travail. Finalement, on considère les études comme un travail méritant d’être payé a posteriori. Cette reconnaissance en différé des études comme une forme de travail a pour conséquence, comme mentionné plus tôt, d’avantager les étudiants disposant d’un capital hérité. Cette reconnaissance différée agit donc comme un filet socio-économique permettant la reproduction sociale des élites et des inégalités.

Comment ce système avantage-t-il les élites économiques? La reconnaissance a posteriori du travail qu’impliquent les études leur permet de légitimer en partie leurs hauts salaires. De plus, ce filtre a pour conséquence de leur favoriser l’accès à des emplois payants. Finalement réduire l’accès aux études et au savoir peut avoir un certain avantage pour les élites en place. En effet, une population moins éduquée est par conséquent plus facile à manipuler. De plus, plus un savoir est rare, plus ceux qui en disposent ont du pouvoir et sont en mesure d’imposer leur volonté.

Pour conclure, je pense qu’une rétribution monétaire aux étudiants postsecondaires serait un bon moyen de réduire les inégalités socio-économiques dans notre société, mais que ce moyen devrait être couplé à d’autres tels que des réformes de l’hérédité, des salaires et du droit de propriété.

Désobéissance civile pour le climat et la biodiversité : l’exemple de Fairy Creek

Note: Les opinions exprimées n’engagent que l’auteur-e du texte et ne réflètent pas la vision du journal étudiant « L’Exilé ».

Édouard Bernier-Thibault

La désobéissance civile commence par la réaction face à un ordre des choses, soit légal, politique, économique, etc. qui est intolérable et c’est sur cette base-là que va se construire un refus général d’obtempérer, de continuer le cours des choses. 

Dans le cadre d’une crise climatique qui est de plus en plus pressante, qui se manifeste partout sur le globe et qui nécessite d’un changement de paradigme radical dans la manière de penser, d’occuper et d’utiliser le territoire, des décisions importantes doivent se prendre. Si les pouvoirs politiques ne sont pas prêts à les prendre, c’est un impératif que la population elle-même doit manifester son mécontentement avec l’ordre des choses, qu’elle s’insurge pour sa propre survie, pour notre propre futur. 

Les évènements du blocage de Fairy Creek en Colombie-Britannique depuis un an sont un parfait exemple de la nécessité, de la force, de l’importance de la résistance ainsi que de la désobéissance civile dans une lutte contre les changements climatiques. Ceci est un court texte qui ne vise pas à décrire ou parler de la problématique générale de l’industrie forestière, mais plutôt un éloge du pouvoir rassembleur de l’idée de la justice qui permet de contester l’ordre ou le désordre des choses. 

Face aux activités de la compagnie forestière Teal-Jones, qui planifiait et qui avait la permission de faire de la coupe dans une des dernières grandes forêts ancestrales de la Colombie-Britannique dans la vallée de Fairy Creek, des manifestants ont décidé que ce n’était pas acceptable. Ils ont décidé qu’ils allaient exprimer leurs désaccords envers les pratiques de Teal-Jones. Rapidement, à partir de août 2020, s’est organisé un véritable réseau de résistance pour empêcher les activités de se poursuivre. Inévitablement, l’affaire est allée en cours. Teal-Jones demande une injonction, c’est-à-dire un ordre impératif formulé par un juge, pour déloger le blocage afin de regagner l’accès aux arbres ancestraux qui étaient désignés à être coupés. Le 1er avril 2021, ceux-ci obtiennent une injonction de 6 mois, la GRC est donc maintenant permit de déloger les manifestants de force, pour que Teal Jones puisse reprendre son activité.

Que faire face aux jugements, face à une décision émise par un tribunal de justice? Confrontés à leur propre illégalité et tout ce que ça implique, les manifestants doivent se poser une question difficile, mais ils doivent se la poser honnêtement; est-ce que tout cela est juste? Est-ce que mes actions sont telles que je voudrais que tout le monde agisse dans un tel contexte?

Tout manifestant est d’abord et avant tout quelqu’un qui juge. Manifester est simplement la réaction nécessaire face au jugement d’injustice. Ce jugement, il doit être capable de le faire sur soi-même, puisqu’il ne peut se baser sur rien d’autre que son sens éthique intérieur et sa propre réflexion pour se juger impartialement. Les forces politiques de la société combattent toujours la désobéissance civile, il n’y a là pas de discernement qui est fait puisque l’idée de désobéissance en soi met directement en danger le pouvoir. On ne peut pas se baser sur la loi, puisque c’est précisément la loi qui est en question, seuls nous-mêmes pouvons juger si nos actions ont une légitimité et ainsi savoir qu’est-ce qui est réellement juste: obéir ou désobéir. Quand je sais la justice de mes actions, je sais que je dois résister, que je dois continuer à manifester, puisque l’injustice contre laquelle je protestais n’a pas changé du fait que ma protestation est devenue illégale, bien au contraire. 

Pendant près d’un an, les manifestations ainsi que les blocages ont continué dans un effort surhumain d’organisation, de coordination et de mobilisation. Face aux tactiques parfois violentes et illégales de la GRC, incluant de multiples atteintes à la liberté de presse, les manifestants ont soutenu leurs positions ainsi que leurs idées face à toutes les forces employées pour les faire perdre et les dissuader. Totalisant plus de 1000 arrestations à sa fin, cela aura été le plus grand mouvement de désobéissance civile de toute l’histoire du canada (en termes de nombre d’arrestations). À la fin officielle de l’avis d’injonction, constatant la fâcheuse persévérance des manifestants malgré tous les efforts employés pour les déloger, Teal-Jones ont dû demander une extension sur leurs avis d’injonction, mais cette fois, la cour a refusé, ainsi l’injonction officielle a expiré le 28 septembre 2021. 

Qui sait ce qui adviendra, ce qui suivra. Ce que je sais, c’est qu’à travers leurs forces, leurs organisations et leur sens de la justice qui a persévéré dans l’illégalité pour défendre ce qui doit être défendu, les manifestants de Fairy Creek ont montré la puissance et l’importance de la désobéissance civile pour combattre l’injustice. Ce sont les héros d’une lutte mondiale qui doit se faire, et qui est déjà en train de commencer.

Je souhaite que les évènements de Fairy Creek montrent à tous les pouvoirs d’ici ou d’ailleurs que le peuple est prêt à se battre pour la terre ainsi que la justice climatique, et que le peuple voit que sa résistance est nécessaire à la transition écologique qui déterminera notre avenir.

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