Plaidoyer en faveur d’une démilitarisation globale

Je rêve d’une armée de poètes, d’un peuple de savants, d’un monde où le vin des uns ne coulerait pas au prix du sang de d’autres, d’un pays qui aimerait ses différents.

À vous qui vous moquerez de moi, je répondrai que mes rêves ne sont guère moins lucides que vos sombres cauchemars.

La guerre, comme toutes les créations humaines, devrait être considérée comme un objet social modifiable plutôt que comme une fatalité d’origine naturelle. Les États sont aujourd’hui presque tous dotés d’armées et, parmi les civils, nombreux sont ceux qui considèrent celles-ci comme des maux nécessaires.

Il n’en est rien, puisque la guerre est avant tout une absurdité : elle est le fruit de l’incapacité de certains hommes à reconnaître le lien fraternel qui les unit à tout être humain. Le voile nationaliste, les allégeances tribales et la peur de l’autre sont autant de forces qui poussent les pays à s’armer pour la guerre.

L’idée de s’armer pour se protéger d’attaques extérieures est un non-sens, car l’armement est lui-même à l’origine de la destruction. Arrêtez de fabriquer des armes, d’en vendre et d’en acheter et vous mettrez fin aux conditions permettant à la guerre dans sa forme moderne d’exister, au grand bonheur de la majorité.

En effet, la vérité est que la guerre n’est profitable à personne, sauf peut-être à quelques oligarques richissimes, alors que des mères voient leurs enfants tués au front et que des innocents sont massacrés.

Bien sûr, cet effort doit être international pour fonctionner, sans quoi la peur de l’autre serait de nature à avorter toute initiative allant dans le sens de la démilitarisation.

Tant que la guerre et l’armement ne seront pas reconnus universellement comme des folies, tant que la majorité n’exigera pas qu’on y mette fin, tant que les différents pays ne cohabiteront pas sur cette Terre en respectant les besoins et les droits de chacun, nous serons pris dans cette calamité qui s’auto-génère.

N’est-il pas aberrant qu’un pays libéral comme le Canada, qui en principe proscrit le meurtre, ne voie pas de problème à fabriquer des armes de guerre, à en vendre et à en acheter? N’est-il pas absurde que la morale la plus élémentaire et que les droits humains soient le plus souvent mis de côté en temps de guerre?

Tout cela me semble profondément insensé et inhumain. Peut-être arriverons-nous un jour à nous défaire de la guerre? Si seulement nous nous donnions le droit de rêver…

La vie, la mort et le sens social

Tous les êtres vivants sont animés par la passion de vivre. Cette force les pousse à conserver l’équilibre précaire permettant le bon fonctionnement de leurs processus biologiques, face à la nature chaotique de l’univers. Il s’agit donc en fait d’une lutte perpétuelle contre la mort. Au moindre dérèglement de l’organisme, le corps répond par une pulsion opposée. Celle-ci se manifeste dans la conscience par l’expérience de la douleur.

L’humain est un animal social qui a recours à la communauté pour répondre à une part importante de ses besoins. Nous vivons tous au sein d’un réseau complexe d’interdépendances qui nous lie aux différents membres de nos communautés.

Le sens social vient de la possibilité pour un sujet de faire confiance aux êtres qui l’entourent. Celui-ci, pour s’épanouir pleinement, doit se sentir en sécurité parmi les siens et ne pas voir en eux une menace perpétuelle à son intégrité mentale ou physique. Pour atteindre un sentiment de sécurité et d’harmonie avec le monde et l’existence, le sujet doit être en mesure de compter sur l’aide de ses voisins quand il se retrouvera dans une situation où il sera menacé.

Pour moi, le sens de la vie est donc lié étroitement à la pulsion de vie et à la solidarité sociale. Une personne qui agit à l’encontre de la solidarité a de bonne chance de souffrir de l’absurdité de son existence. Faire souffrir un autre, l’approcher de la mort, c’est rendre possible l’agression des êtres humains entre eux et donc éventuellement sa propre agression de la part d’un autre. L’humain, comme tout être qui vit, déteste passionnément la mort, il ne peut donc pas, sans souffrance psychique, imposer la mort totale ou partielle à un autre, cela lui semble incohérent, sa nature le poussant à considérer la mort de toute autre personne comme étant socialement la sienne.

Le sens qu’un être humain trouve à sa vie dépend donc avant tout de l’harmonie sociale. Quelqu’un vivant dans une société absurde aura tendance à être malheureux, de la même manière qu’un être humain qui agit de manière absurde aura tendance à en souffrir. Être heureux, c’est cultiver l’harmonie et la solidarité au sein de soi-même et de la société.

La journée internationale des travailleuses et des travailleurs: 1000 mots (approximativement) sur son origine

Dans plusieurs pays sur la planète Terre, les prolétaires célèbrent le 1er mai en tant que « Journée internationale des travailleuses et des travailleurs ». Depuis quand en est-il ainsi? Et surtout pourquoi un tel événement commémoratif et revendicateur?

Depuis quand?

C’est à l’occasion du Congrès de fondation de la IIe Internationale, tenu à Paris en 1889, que les délégués ouvriers de différents horizons économiques et politiques (syndicalistes, socialistes et marxistes) vont prendre la décision de faire du 1er mai, dans les pays industrialisés capitalistes, une journée d’arrêt de travail visant à commémorer des événements tragiques survenus trois années plus tôt, en 1886, dans la ville américaine de Chicago.

Pourquoi?

Il faut savoir qu’à cette époque, dans certains pays de l’hémisphère ouest, la 2e révolution industrielle est en cours. Le mode de production correspond au capitalisme qui nous met en présence de deux classes sociales fondamentales : la bourgeoisie (les détenteurs des moyens de production) et les prolétaires (des personnes qui pour vivre et survivre ne détiennent qu’une seule chose : la vente de leur force de travail). Durant ce dernier quart du XIXe siècle, la condition ouvrière est peu enviable : la main-d’œuvre est de plus en plus dépouillée de ses qualifications; ce sont quasiment toutes et tous les membres de la même famille ouvrière qui œuvrent dans les usines naissantes; les heures de travail sont longues (jusqu’à 12 à 14 heures par jour); la semaine au boulot est interminable (elle compte en règle générale six jours); le travail des femmes et des enfants est peu encadré par la loi; les conditions de rémunération sont aléatoires et dépendent de la volonté ou de la décision arbitraire du patron; les employeurs n’ont quasiment aucune obligation juridique face à leurs salarié.e.s; les pénalités pour insubordination face aux employeurs ou à ses représentants va de la coupure de salaire jusqu’à la détention dans des cachots improvisés; bref, c’est le règne de l’insécurité au travail et de l’exploitation la plus éhontée. Il est même possible de qualifier la situation dans les entreprises capitalistes à l’époque de « despotisme d’usine ». À la fin du XIXe siècle, dans certains pays d’Europe de l’Ouest et d’Amérique du Nord, le capitalisme et le libéralisme triomphent. C’est le triomphe du profit pour une minorité (arrogante, dominante, possédante et dirigeante) qui prône le non-interventionnisme de l’État dans l’entreprise privée. La bourgeoisie a créé son opposé qui l’enrichit : la classe laborieuse à qui elle accole l’étiquette de « classe dangereuse » et à qui elle consent peu de droit.

Allons maintenant dans certains détails

Il est généralement reconnu que la Deuxième révolution industrielle se met en place durant la décennie des années 1880. L’utilisation de nouvelles sources d’énergie (l’électricité), de nouveaux moyens de circulation (le train) et la mécanisation des industries naissantes ont des effets majeurs sur le plan social. La population déserte la campagne (le milieu agricole) pour aller s’entasser dans les villes où sont localisées les grandes industries mécanisées qui ont un grand besoin de main-d’œuvre peu qualifiée. À cette époque, le droit de propriété est toujours consacré par la loi comme un rapport sacré et les travailleuses et les travailleurs en usine viennent tout juste de se voir reconnaître (en 1842 aux États-Unis d’Amérique (É-U) et en 1872 au Canada) le droit de s’associer pour négocier collectivement leurs conditions de travail et de rémunération.

Les événements de Haymarket (Chicago) en 1886

Quelques années après la Guerre civile, le capitalisme connaît des années de croissance aux É-U. La grande industrie est la base sur laquelle se développent des associations de travailleurs (des « syndicats ») qui ont pour objectif de lutter en vue d’améliorer les conditions de travail et de rémunération des ouvriers qui sont perçus et traités par les employeurs comme une simple marchandise malléable, corvéable et surtout exploitable à volonté. L’association qui a pour nom « Les Chevaliers du travail » est la première organisation syndicale de masse à voir le jour, en 1876, aux É-U. Il s’agit d’une organisation syndicale de type industrielle. C’est elle qui met sur pied le mouvement de revendication de la journée de travail de 8 heures. Cette revendication aboutit à la grève nationale du 1er mai 1886 qui mobilisa entre 190 000 et 200 000 grévistes aux É-U dont environ 75 000 à 80 000 dans la seule ville de Chicago. La manifestation du 4 mai 1886 à Haymarket donna lieu à un affrontement sanglant qui se solda par de nombreux morts et blessés du côté des ouvriers.

La IIe Internationale

C’est un délégué français, Raymond Lavigne, qui a proposé, lors du congrès de fondation de la IIe Internationale (tenu à Paris en juillet 1889), de faire du 1er mai l’occasion d’une manifestation internationale de solidarité ouvrière en mémoire du tragique « massacre de Chicago ».

Conclusion

Ce sont donc les événements dramatiques survenus à Haymarket – durant la première semaine du mois de mai 1886 – et une décision adoptée lors du Congrès de fondation de la IIe Internationale en 1889, qui sont à l’origine de la « Journée internationale des travailleuses et des travailleurs ». Cette journée commémorative n’est surtout pas à confondre avec la « Fête du Travail » qui a lieu aux États-Unis (depuis 1892) et au Canada (depuis 1894) le premier lundi du mois de septembre. Événement « festif » qui vise à occulter le caractère sanglant, répressif et oppressif du rapport capital / travail salarié. Un jour de congé férié, décrété par deux gouvernements hostiles à la classe ouvrière. Mais, comme dirait l’Autre, ça c’est une autre histoire qu’on m’invitera peut-être un jour à vous relater, dans une de vos prochaines publications!

Yvan Perrier

Commémoration du « Printemps étudiant 2012 »

2022, cela fait maintenant dix ans que le mouvement étudiant déclenchait une grève d’une ampleur et d’une durée sans précédent au Québec. L’objectif de ce mouvement d’opposition était le suivant : l’annulation de la hausse des droits de scolarité projetée par le gouvernement Charest dans le budget de 2012-2013. Et depuis, les droits de scolarité suivent la hausse de l’inflation1. Manifestement, nous sommes loin d’un gel. Oui, la hausse envisagée par le gouvernement Charest, sur la période d’abord de 5 ans et ensuite de 7 ans, a été bloquée. Mais, le gouvernement Marois a mis en place un mécanisme automatique annuel haussier de ces droits. Résultat : les droits (ou les frais ?) de scolarité́ sont toujours en hausse et plusieurs étudiant∙e∙s ne cessent de s’endetter pour accéder au savoir.

Combien coûterait l’annulation des droits de scolarité́ à l’université́ au Québec ? À l’époque, le coût de la mesure correspondait à moins de 1% du budget de la province de Québec. Aujourd’hui ? Aujourd’hui cela coûterait beaucoup moins que les 10 milliards du tunnel Levis -Québec promis par le gouvernement caquiste dirigé par François Legault.

Droits de scolarité : l’abolition est une mesure envisageable et possible

Au sortir du conflit étudiant de 2012, l’ex-premier ministre du Québec, Jacques Parizeau, accordait une entrevue au quotidien Le Devoir2. Entrevue dans laquelle il confirmait que le Québec avait les moyens d’abolir (oui, vous avez bien lu, « abolir ») les droits de scolarité et qu’il s’agissait seulement, pour que cette mesure se concrétise, d’une volonté politique.

Conclusion

Pour obtenir un jour, le gel des droits de scolarité et leur éventuelle abolition, il faut continuer à rappeler de combien ceux-ci augmentent annuellement. Il faut également préciser qu’année après année le gouvernement du Québec a de plus en plus à sa disposition les ressources financières pour les abolir. Il s’agit là, comme le précisait Jacques Parizeau, d’une simple question de volonté́ politique.

Yvan Perrier,
Professeur au département de Sciences sociales

À qui la rue?

Par Édouard Bernier-Thibault

Portrait de la mobilisation et des évènements de la semaine de grève du 22 au 25 mars.

Que reste-t-il de la mobilisation et de l’esprit de 2012 dans le monde étudiant du Québec?

Aujourd’hui, certaines personnes jugent que l’implication politique n’est plus ce qu’elle était. Elles considèrent la communauté étudiante plutôt désordonnée et démobilisée dans son état présent.

Toutefois, des enjeux pressants comme la justice climatique pousse plusieurs personnes aux études à s’engager, comme le montre les nombres impressionnants de jeunes qui vont manifester à ce sujet.

Dix ans après 2012, la collectivité étudiante est-elle capable de retisser et de renforcer ses liens de solidarité pour demander une éducation accessible, libre et émancipatrice? La gratuité scolaire est-elle encore un projet pour lequel elle est prête à se battre? La communauté étudiante peut-elle être, encore une fois, un agent de changement dans la société?

C’est pour répondre à ces questions que j’ai documenté mon expérience et celle de mes camarades de l’AGECVM pendant les journées de grève du 22 au 25 mars. En essayant de m’impliquer comme je le pouvais, j’ai observé certains phénomènes, j’ai échangé avec plusieurs personnes, j’ai eu certaines réflexions et j’ai cru apercevoir certains enjeux. Le présent article a pour but de contribuer autant que possible à la construction (ou reconstruction) d’une communauté étudiante plus informée et plus solidaire.

Mise en contexte

Après un long et ardu processus d’adoption des mandats de grève pour le 22 au 25 mars, je me demande à quel point la préoccupation des étudiant-e-s pour des enjeux sociaux est importante. Est-ce que les étudiant-e-s sont prêt-e-s à faire des sacrifices pour améliorer leurs conditions de vie, pour changer la société? Je suis sorti de l’Assemblée générale du 11 mars avec une grande motivation pour les évènements à venir, mais une certaine préoccupation par rapport au réel désir d’engagement de la communauté étudiante…

Durant la semaine de relâche, j’ai essayé de m’impliquer comme je le pouvais dans le comité de mobilisation, qui a comme mandat principal de sensibiliser, mobiliser et coordonner les collégien-ne-s à propos de leurs intérêts et droits. J’y ai rencontré des personnes exceptionnelles qui se dédient et s’épuisent à essayer de faire bouger notre grande collectivité étudiante. Tout ce qui s’est déroulé durant la semaine de grève est en grande partie le fruit de leur travail.

Lundi 21 mars

Le lundi n’est pas une journée de grève, mais la mobilisation est déjà en marche. Après avoir terminé la bannière pour la grève le dimanche soir, le comité de mobilisation travaillent toute la journée pour informer les étudiant-e-s de ce qu’il allait se passer cette semaine.

Un membre du comité Envieuxronnement et moi-même sommes aller visiter les associations étudiantes de l’Université de Montréal pour coordonner des actions communes. À notre déception, plusieurs ne sont pas en mesure de nous suivre cette semaine. Celles qui ont voté des grèves ont déjà planifiés des évènements au même moment que les nôtres. Je ne peux m’empêcher d’être légèrement frustré par cette situation. Nous sommes toutes des personnes en grève, qui sont mobilisées et à peu près en accord sur les mêmes idées, mais nous n’arrivons pas à nous coordonner pour agir ensemble.

Peu importe, la mobilisation au CVM s’est bien déroulée. Tout le monde se prépare pour les quatre jours de piquetage qui vont suivre.

Mardi 22 mars

5h du matin, réveil difficile. Je me dirige péniblement vers le Cégep. Plusieurs personnes sont déjà présentes à mon arrivée. Le contact avec les autres collégien-ne-s et l’ambiance du piquetage me remontent tout de suite le moral. Je me rends compte rapidement que je l’ai bien facile avec mon réveil à 5h. D’autres ont dû se lever beaucoup plus tôt pour être au piquetage. « Après la défaite de l’AG du 10 mars, c’est beau de voir que plusieurs personnes sont présentes ici ce matin pour soutenir la grève », dit une amie et étudiante en Sciences humaines. Effectivement, je me suis dit que le nombre impressionnant de personnes au piquetage remettait peut-être en question au moins en partie le discours de certains sur la dépolitisation des jeunes.

Après la déclaration officielle de grève, plusieurs personnes sont venues en aide aux associations de l’UQAM, afin de les assister pour leur piquetage. L’expérience est intéressante, mais tumultueuse : nous faisons face à deux personnes violentes qui tentent de briser notre piquetage de force. Une d’elles frappe un étudiant du CVM. Malgré cela, le piquetage tient bon et ces évènements nous ont remplis d’énergie pour la suite.

L’évènement principal de la journée est la manifestation pour la gratuité scolaire, qui commence à 13h à la Place du Canada et termine au parc Émilie-Gamelin. Avant la manifestation, plusieurs organisations militantes sont présentes pour distribuer leurs pamphlets, vendre leurs livres et revues ou même pour recruter de nouveaux membres. À un moment, je me suis dit qu’il est un peu absurde d’avoir toutes ces organisations progressistes et anticapitalistes, mais divisées et même parfois presque hostiles les unes aux autres pour ce qui apparaît à mes yeux comme des détails. Est-ce vraiment pertinent de se morceler autant quand il faut mener des combats ensemble pour avoir une chance de gagner nos luttes?

La manifestation est superbe. Même si le nombre de personnes n’est pas aussi élevé qu’à celle d’il y a dix ans, le niveau d’énergie est fort. On donne tout pour crier les phrases et les chants qui nous tiennent à cœur. Nous avons scandé ceux-ci toute la semaine. Même si on est fatigués, on sent le début de quelque chose de beau et on est prêt pour la suite.

Mercredi 23 mars

Le mercredi est moins chargé en événements. Après un piquetage moins populaire au Cégep et moins agité à l’UQAM, plusieurs d’entre nous se dirigent à un rassemblement pour la rémunération des stages devant le Consulat général d’Italie. L’évènement a lieu à cet endroit pour protester contre la condition particulièrement précaire des stagiaires dans ce pays, où deux d’entre eux sont morts récemment. Le collectif Un Salaire pour toustes les stagiaires milite actuellement partout au Québec, principalement pour la rémunération de tous les stages.

Jeudi 24 mars

À la suite du piquetage habituel, c’est au Cégep de Saint-Laurent (CSL) que plusieurs d’entre nous se dirigent pour les aider avec leur piquetage. Une fois sur place, le piquetage est terminé, mais cela m’a donné l’occasion de poser des questions à des étudiant-e-s du CSL pour voir quel est l’état de la mobilisation chez eux. J’ai eu la chance de discuter avec une étudiante en musique du collège qui m’a parlé des difficultés de l’organisation de toutes les personnes étudiantes. Cela était-il différent en 2012? Qu’est-ce qui a fait que plus de personnes se sont impliquées dans le mouvement étudiant?

À 11h30, un groupe composé majoritairement de cégepien-ne-s s’est réuni devant les bureaux de l’Autorité des Marchés Financiers (AMF) afin de protester contre ses tentatives d’affaiblissement des assurances collectives des associations étudiantes du Québec. L’occupation fut courte en raison de la pluie, et celle-ci s’est déroulé sans conflit avec la police ou la sécurité.

La journée s’est terminée en force, avec une manifestation de soir pour la rémunération des stages et la gratuité scolaire. La colère générale est palpable, les slogans sont plus vifs, mais il y règne quand même une ambiance positive. Ce qui en ressort avant tout est une frustration réelle, mais légitime, ainsi qu’un refus clair d’accepter la précarité étudiante.

Vendredi 25 mars

Cette quatrième et dernière journée de grève est à la fois triste et soulageante. D’un côté, l’élan de contestation que nous avons aidé à bâtir allait inévitablement perdre de la force après la fin de la grève. Cependant, la fatigue de tous est évidente; il est clair que nous avons besoin d’un répit.

Malgré tout, c’est dans une ambiance de fête que commence la manifestation pour la justice climatique, organisé par le comité du CVM Envieuxronnement. Musique, danse et chant sont au rendez-vous en attendant de se mettre en marche vers le monument George-Étienne Cartier, où va se donner un « teach-in » en début d’après-midi pour la solidarité avec les premiers peuples et la justice climatique.

Fin ou début?

Les évènements du 21 au 25 mars sont-ils des phénomènes isolés ou le début d’un mouvement? Difficile à dire pour l’instant, mais je souhaite sincèrement qu’ils soient le début de quelque chose de plus grand. Le monde ne manque pas de problèmes face auxquels il faut s’indigner. Il ne manque que des solutions, ou plutôt des gouvernements qui écoutent et appliquent les bonnes solutions.

Aujourd’hui, particulièrement, il me semble qu’il est plus que légitime de prendre une pause, de se questionner, de se rassembler et de perturber ne serait-ce qu’un peu le cours des choses pour éviter de perdre tout ce qui nous est cher. On dit parfois que si on ne s’occupe pas de la politique, elle s’occupera de nous. Détournons-nous donc un peu de nos devoirs, de nos bureaux, de nos maisons et de nos bébelles pour nous retrouver ensemble, pour nous rassembler et décider de ce que nous voulons et de ce que nous ne voulons pas!

Condition étudiante et budget provincial : synthèse

Par Édouard Bernier-Thibault

Les dix ans du printemps érable ainsi que la mobilisation des étudiantes et étudiants durant ces dernières semaines nous forcent à reconsidérer, entre autres, le projet de la gratuité scolaire. Après avoir été le sujet de débat par excellence en 2012, il me semble qu’on entend beaucoup moins parler de la question de l’accès à l’éducation.

Pourtant, l’évolution et la situation présente de la condition étudiante est loin d’être idéale. Selon les données du gouvernement colligées par La Presse, les frais de scolarité ont augmenté de 1020$ (en tenant compte de la baisse des crédits d’impôt) depuis 2012, passant de 2 886$ à 3761$ aujourd’hui. En plus de cela, le coût de la vie, et surtout du logement ont augmenté, rendant la vie des personnes étudiantes toujours plus coûteuse.

La rémunération des stages est un autre enjeu important qui a beaucoup été mis de l’avant dans les dernières semaines. Plusieurs stagiaires (surtout celles dans des métiers traditionnellement féminins) doivent travailler un grand nombre d’heures par semaine sans aucune rémunération.

Finalement, bien qu’elle affirme reculer sur ses intentions initiales, l’Autorité des Marchés Financiers (AMF) semble vouloir faire des démarches pour rendre illégale la contribution automatique de tous les membres de l’AGECVM à une assurance collective, ce qui aurait l’effet de réduire considérablement son importance ainsi que d’affaiblir les associations étudiantes.

Tout cela tend vers une plus grande précarité étudiante, c’est-à-dire une instabilité et une insécurité socio-économique plus forte au sein de la communauté étudiante. Les effets négatifs que cette précarité peut avoir sur la santé mentale, physique ainsi que sur la réussite scolaire sont évidents.

Bref, la communauté étudiante est loin de « l’avoir facile » ou d’être à l’abri du genre de mesure comme la hausse des frais de scolarité contre laquelle elle s’est battue en 2012. De plus, la pandémie dans laquelle nous sommes depuis deux ans a grandement affaibli les liens de solidarité entre les étudiants ainsi qu’entre les associations étudiantes.

Avec des élections provinciales cet automne (3 octobre), il se peut très bien que cet enjeu soit l’un des thèmes importants de la campagne. Le dernier budget du gouvernement caquiste est présenté comme offrant « un appui financier accru et une réduction de l’endettement » pour les personnes aux études. Pour cela, le budget du ministre des Finances, Éric Girard, prévoit de fixer la hausse des frais de scolarité à un niveau plus bas que prévu (selon le principe de l’indexation), de financer des mesures de soutien à la réussite et de reconduire pour un an l’élimination des intérêts sur les prêts étudiants instaurés en contexte de pandémie l’année dernière (principalement).

Toutefois, des personnes comme Manon Massé, la co-porte-parole de Québec Solidaire ainsi que certains syndicats enseignants et étudiants considèrent le budget comme étant insuffisant pour lutter contre la précarité étudiante et pour l’accès aux cégeps et universités. De plus, le discours ainsi que le vocabulaire de M. Girard pour parler d’éducation prend une forme plutôt « économique », voire « marchande »: « Nous souhaitons doter le Québec d’un système d’éducation modernisé, plus performant et plus innovant […] Dans un contexte de rareté de main‑d’œuvre, où il faudra augmenter le nombre de Québécois ayant les compétences que recherchent les employeurs au sein de la population active, il faut miser plus que jamais sur l’éducation. » L’une des critiques majeures du mouvement étudiant de 2012 était justement de considérer et traiter l’éducation selon sa seule valeur marchande.

Dans ce contexte, faut-il s’attendre à un retour du grand débat sur l’accès et l’organisation de l’éducation? C’est probable. Je ne m’aventurerai pas à prendre position sur la question ici. Mon souhait était de présenter brièvement la situation de la communauté étudiante aujourd’hui, les grandes lignes par rapport à l’éducation dans le récent budget provincial, puis certaines critiques de celui-ci. C’est aux étudiants et étudiantes de réfléchir individuellement et collectivement sur leurs intérêts ainsi que leurs positions par rapport à l’éducation, pour mieux les protéger et militer pour les faire triompher dans la société.

Voici quelques liens pour vous informer et prendre connaissance de certaines des positions sur la question:

https://iris-recherche.qc.ca/publications/tarification-de-leducation-postsecondaire-ou-gratuite-scolaire/

https://lactualite.com/lactualite-affaires/contre-la-gratuite-scolaire-a-luniversite/

https://www.marxiste.qc.ca/article/greve-etudiante-faisons-revivre-les-traditions-revolutionnaires-de-2012

Voici la proposition de grève qui a été faite par l’AGECVM, où est inscrite une liste d’arguments formulée par notre association étudiante pour la gratuité scolaire, la rémunération des stages et les assurances collectives .

Guerre en Ukraine : poème et entrevue avec Arsenii Pivtorak

Par Arsenii Pivtorak et Édouard Bernier-Thibault

Lespouère

Oh Demain, Pays lointain
Tu t’imposes pourtant sur ma journée
Pourquoi me fais-tu pleurer?
Je crains et je dois avouer
Je ne vaincs point mes peurs cachées

Ukraine! Que va-t-il t’arriver ?!
Pourquoi m’as-tu aussi fort attaché?
Baignée dans l’amour et la liberté
Je sors dans ce monde étranger
Je respire cet air de confort
Qui ne m’est point familier
J’ai grandi dans l’instabilité
J’ai dû m’habituer à l’idée
Que tu te fasses déchirer

Par qui? Par un « ami »
Pourquoi? Pour avoir osé?
Pour avoir osé prendre ta liberté
Pour avoir osé être toi-même
Pour avoir osé vivre même!

Malgré tous ces calculs inhumains
Tu restes là.
Tremblante, mais vivante
Malgré toutes ces blessures sur le corps,
Tu souris encore.

Introduction

Il est parfois difficile de suivre l’actualité des conflits ayant lieu en ce moment, et depuis beaucoup plus longtemps, entre la Russie et l’Ukraine. En reconnaissant l’indépendance autoproclamée des provinces pro-russes dans la région du Donbass le 21 février, et en brandissant ouvertement la menace de guerre le 22 février, la Russie de Poutine a franchi une nouvelle étape dans son annexion et sa volonté de contrôle de l’Ukraine. Plusieurs pays occidentaux comme les États-Unis et le Canada ont protesté de manière formelle contre ces actions, déclarant entre autres des sanctions économiques. Tout cela n’a pas empêché la Russie d’entrer en guerre ouverte contre l’Ukraine le 24 février, en lançant une opération militaire et procédant à des bombardements sur plusieurs villes ukrainiennes. En date du 27 février, le gouvernement ukrainien a affirmé un bilan de 352 civils depuis les débuts de l’offensive militaire de Moscou. La situation évolue constamment, mais il semble bel et bien que la Russie ait décidé de faire un autre pas vers le contrôle total de l’Ukraine et plusieurs ont bien peur que rien ni personne ne puisse l’arrêter pacifiquement.

C’est parce que cette courte présentation ne fait qu’effleurer la surface de cet enjeu et parce que je suis loin d’être un expert sur le sujet que j’ai demandé à Arsenii Pivtorak de m’accorder une entrevue pour en discuter. Vous pourrez lire son poème en introduction à cet article, mais je souhaitais l’interviewer pour savoir quelles étaient ses pensées par rapport à cette situation, considérant son intérêt et son lien intime avec le pays. Arsenii est née et a vécu en Ukraine jusqu’à ses 11 ans. Toute sa famille vit là-bas et iel a plusieurs amis habitant encore ce pays. Iel étudie en sciences humaines, dans le profil Questions internationales.

Échange avec Arsenii

Arsenii m’a parlé très tôt dans l’entrevue de comment l’Ukraine a été fréquemment divisé et déchiré par différentes puissances et différentes guerres. Tout particulièrement, Arsenii a souligné ce qu’iel appelle, pour résumer, le « mariage forcé » imposé entre l’Ukraine et l’URSS durant le 20e siècle. Ce qu’iel voit dans les évènements récents est une tentative forcée de retour à cet ordre passé:

« Pour l’Ukraine, l’existence commune dans un empire ensemble ou dans une union, sous un même État ou un même contrôle avec la Russie est un chapitre terminé. La Russie veut réviser l’histoire, retourner les choses comme elles étaient, mais les Ukrainiens n’en veulent pas. »

Malgré tous les troubles politiques qu’a vécus et que vit l’Ukraine, ce pays a toujours maintenu une culture, une identité et un esprit bien à soi, accompagné d’un nationalisme particulier.

« En fait, la particularité du nationalisme ukrainien c’est qu’il s’est développé sans État. […] Le nationalisme ukrainien se concentre beaucoup sur les gens, la société et la nature en fait. La raison principale de l’émergence du nationalisme en Ukraine qui a contribué à la chute de l’URSS était le désastre écologique de Tchernobyl. »

Sur la situation présente, Arsenii utilise des termes forts pour décrire les actions de la Russie envers l’Ukraine.

« Moi je vois ce qui se passe avec l’Ukraine en ce moment comme du néocolonialisme et du néo impérialisme. La guerre n’était pas inévitable. La guerre a été manufacturée par la Russie. Elle a été préparée soigneusement, autant par la propagande que par l’aspect militaire. »

Iel décrit ainsi la logique qui anime les actions de la Russie:

« La logique de la Russie est vraiment que si l’Ukraine ne nous appartient pas, alors elle n’appartiendra à personne, même pas aux Ukrainiens. Soit qu’elle existe en tant que petite minorité dans notre nouvel empire russe et que les Ukrainiens vont finir par se faire assimiler (…) ou que si l’Ukraine ne veut pas être avec la Russie, alors on va tout faire pour miner le pays dans les fondements. »

Arsenii m’a décrit les actions terroristes effectuées par la Russie, comme des attentats dans des villes causant la mort de plusieurs personnes, notamment pendant la crise de 2014 autour de l’annexion de la Crimée. Selon lui, le but de ces actions est de propager la peur et de créer de l’instabilité au sein de la société.

Iel m’a aussi parlé du rôle crucial que jouait la propagande russe, à la fois pour légitimer ses actions et pour se défendre de toutes critiques.

J’ai voulu questionner Arsenii au sujet de l’effet de la guerre sur le peuple et la société ukrainienne. Selon son expérience personnelle, il y a deux effets principaux sur la population. D’un côté, iel a remarqué que certains ont été mobilisés par la guerre, s’activant à renforcer la solidarité, la résistance et à propager l’intérêt ainsi que la fierté pour la culture ukrainienne. Par contre, la guerre eut aussi, voire surtout des effets plus négatifs.

« Je pense surtout aux jeunes, à mes amis, aux gens que j’ai connus; ça épuise. La guerre, ça épuise. La montée des problèmes de santé mentale, c’est criant. […] Les addictions aussi et les comportements dangereux, si on veut. Bref, la guerre ne passe pas sans effet. Il y a des choses positives que ça a peut-être apporté […] mais en même temps, il y a un grand prix à payer pour ça. »

Pour finir, j’ai demandé à Arsenii ce qu’iel pensait des réactions de la part des États ainsi que des organisations internationales face à l’invasion russe. Iel a commencé par me dire que la reconnaissance du problème par des instances internationales et de grands gouvernements est quand même une bonne chose. Le fait que ceux-ci critiquent la Russie et qu’ils préparent des sanctions économiques contre elle est un pas dans la bonne direction. Toutefois, il est clair pour Arsenii que cela est gravement insuffisant.

« Ce qu’il faut comprendre, c’est que l’Ukraine ne pourra pas faire face à la Russie seule. […] Pourquoi est-ce que l’OTAN ou l’ONU ne pourraient pas mettre des troupes pour la protection des civils? […] Pourquoi est-ce qu’on attend qu’il y ait des vies perdues comme dans le génocide en Yougoslavie pour ensuite essayer d’agir? Ça va être trop tard, il va déjà y avoir des vies perdues. »

« Les sanctions économiques sont bonnes, mais sur le long terme. La guerre c’est ici et maintenant, pas dans 10 ans. Ce n’est pas suffisant pour sauver autant de vies, il faut un support militaire clair. »

Arsenii s’attriste du fait qu’on en soit rendus à ce point où la discussion et la diplomatie ne semblent plus possibles. Toutefois, considérant l’état des choses, l’Occident doit offrir le soutien nécessaire à l’Ukraine pour l’aider à résister et à combattre les armées russes. Pour iel, il s’agit d’un conflit non seulement autour de territoires, mais de projets ainsi que de principes politiques. Si l’Occident se considère défenseur des droits humains ainsi que de la démocratie, elle doit absolument le montrer en apportant une aide concrète au peuple ukrainien.

Les conflits entre la Russie et l’Ukraine ne risquent pas de finir de si tôt. En fait, cela va surtout dépendre des choix ainsi que des actions de chacune des parties, ainsi que de l’implication (ou non) des gouvernements comme celui du Canada et de la communauté internationale en général. Au niveau de la société civile, mon interlocuteur a mentionné l’importance de se montrer solidaire à la cause ukrainienne, en s’informant et en informant les autres sur la situation. De plus, il est possible de participer à des évènements ou des manifestations en appui à la cause ukrainienne à Montréal, en restant à l’affût sur les réseaux sociaux notamment. L’implication citoyenne est certainement limitée pour ce qu’elle peut sur ce genre d’enjeux internationaux, mais elle est tout de même importante. C’est un acte fort de s’opposer et de dénonçer les injustices, peu importe où elles se font et qui elles frappent. « Injustice anywhere is a threat to justice everywhere », a dit Martin Luther King, montrant l’importance de la dénonciation et de la lutte constante pour la justice, sur tous les fronts, pour tous les peuples et dans tous les lieux.

Quand l’argent nie les besoins

Ce matin, en prenant le métro, j’ai fait la rencontre d’un itinérant. Cette confrontation a réveillé en moi, au cours de ma journée, quelques réflexions d’inspiration marxiste, les voici réunies…

Dans une économie libérale, l’individu doit payer une somme précise déterminée par le vendeur pour avoir accès à un bien ou à un service. Cette somme est fixe : elle ne varie pas en fonction du pouvoir d’achat des personnes ou de la nécessité du produit. L’intérêt des vendeurs est donc priorisé au détriment du bien-être des gens.

Cette vision de l’échange se fonde sur la notion du don intéressé. Une personne accepte d’offrir un service à une autre si elle reçoit une rétribution dans l’immédiat. Cette conception de l’économie défendue par les libéraux aurait pour avantage de pousser les individus à poser, dans leur intérêt direct, des gestes qui contribuent à la société, l’égoïsme étant perçu par ces penseurs comme plus naturel et accessible à l’être humain que l’altruisme.

« Ce n’est pas de la bienveillance du boucher, du marchand de bière ou du boulanger, que nous attendons notre dîner, mais bien du soin qu’ils apportent à leurs intérêts. Nous ne nous adressons pas à leur humanité, mais à leur égoïsme; et ce n’est jamais de nos besoins que nous leur parlons, c’est toujours de leur avantage. » 

Adam Smith, Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, Chapitre II

Cette perspective sur le monde semble, sur papier, tout à fait rationnelle et en mesure de permettre l’épanouissement collectif; elle pose cependant problème lorsqu’elle est appliquée. Faisant l’éloge d’un égoïsme réfléchi, l’idéologie libérale pousse les communautés à se désolidariser. Une fois bien implanté, le capitalisme rend l’entraide désintéressée impossible du fait de l’incapacité des travailleurs à se la figurer, trop obnubilés qu’ils sont par les conventions marchandes et trop occupés à lutter perpétuellement pour leur survie individuelle. Dans une telle société, l’entraide et la solidarité n’existent plus, la plupart du temps, que dans la sphère privée.

Un homme s’y sait seul, car nul ne lui viendra en aide s’il ne peut payer. Suis-je le seul à y voir une forme terrible de violence sociale?

À mes yeux, la société marchande n’est rien d’autre qu’un énorme camp de rééducation. Chaque prix est une injonction à la production doublée d’une menace de disette. Chaque comptoir me dit : «Je me fous de toi, de tes désirs et de tes besoins. Je n’aurais aucun mal à te laisser mourir, que ce soit de faim ou de chagrin.»

Il incombe pour moi de remettre en avant la question des besoins humains et d’en faire une question politique plutôt qu’uniquement personnelle. Tout besoin devrait être d’intérêt public. Il faut aussi rétablir la notion de don désintéressé et arrêter de la présenter comme une fantaisie irrationnelle. Je suis d’avis que l’altruisme est dans l’absolu une forme d’échange plus efficace que l’égoïsme rationnel. La notion de mutualité défendue par les libéraux s’effectue dans l’instantané alors que la mienne, plutôt collectiviste, s’étend dans le temps. Je pense qu’il est normal qu’une personne en état de besoin n’aie pas toujours, dans l’immédiat, les moyens de rendre l’équivalent de ce qu’on lui offre. Il est, cependant, de notre devoir de faire tout ce qui est en notre possible pour son bien-être tout de même, sans quoi une personne en état de détresse réelle ne recevrait jamais d’aide. Cette personne qui a besoin d’assistance, c’est chacun d’entre nous à un moment ou à un autre. Nous avons donc tous intérêt à ce que, collectivement, nous venions dans l’immédiat à la rescousse des êtres qui le demandent. Ça, les libéraux l’oublient trop souvent.

« Les inégalités tuent ». Lecture et commentaire critique sur le rapport des inégalités de Oxfam.

Par Édouard Bernier-Thibault

Récemment, dans le cadre d’un cours, j’ai consulté le résumé du rapport de 2022 sur les inégalités d’Oxfam. Les résultats présentés sont plutôt déconcertants. En termes d’inégalités, on dirait qu’on observe presque toujours les mêmes tendances depuis plusieurs années. Autant à l’intérieur des sociétés riches ou pauvres qu’entre les pays, les écarts de richesses sont énormes, et croissants.

Voici quelques statistiques importantes de leur rapport:

« Les dix hommes les plus riches du monde ont doublé leur fortune, tandis que plus de 160 millions de personnes auraient basculé dans la pauvreté. » (p.7)

« Les inégalités contribuent chaque jour à la mort d’au moins 21 300 personnes » (p.8)

« Depuis 1995, les 1 % les plus fortuné·es ont accaparé près de 20 fois plus » de richesses mondiales que les 50 % les plus pauvres de l’humanité. » (p.6)

L’article souligne aussi comment l’inégalité n’est pas un phénomène qui se manifeste également dans la population. Les femmes ainsi que les personnes racisées sont toujours dans des situations plus précaires. Ils vivent généralement dans plus de misère. Cela les rend susceptibles d’être heurtées particulièrement violemment par le système économique et les actions des gouvernements.

Toutes ces données semblent être plutôt en accord avec plusieurs analyses économiques faites par les institutions les plus haut placées comme l’OCDE, la Banque mondiale et, au niveau local, l’IRIS.

Un point sur lequel le rapport d’Oxfam se démarque positivement des autres, selon moi, est sa manière particulièrement « brute » et directe de présenter le problème de l’inégalité. Le titre du rapport en est l’expression parfaite : « Les inégalités tuent ». Cela nous amène à penser et à approcher les inégalités d’une autre manière.

Depuis sa naissance, la lutte contre l’inégalité a été la préoccupation principale des socialistes partout dans le monde. Par contre, la plupart du temps, on pose l’égalité dans le discours soit comme un principe moral fondamental, à caractère ouvertement religieux ou non, ou comme le sens et le but ultime de l’histoire. La gauche en vient parfois à sacraliser l’égalité à un tel point que l’on peut parfois en perdre le sens. En parlant des effets de la pauvreté en termes de souffrance et de violence, on tombe tout de suite dans quelque chose de plus concret. L’inégalité, locale et mondiale, est un problème réel et non un concept uniquement « théorique » ou moral. Celle-ci nous affecte tous, directement ou indirectement. Les classes et les pays pauvres subissent quotidiennement les troubles du manque. Du côté des classes ainsi que des pays riches, ceux-ci seront incapables de maintenir leur sécurité, leur niveau de vie et leur niveau d’accumulation économique quand les bases principales de leur richesse –les ressources de la planète et le travail des plus démunis – seront épuisées. En considérant cette inégalité plus comme un enjeu de société affectant directement les conditions de vie humaine, on atteint un sens plus profond, selon moi, de l’égalité. Celui-ci est l’idéal du plus grand bien-être pour le plus grand nombre. On doit reconnaître la nécessité d’une certaine égalité des conditions pour une liberté, un bonheur et une harmonie réelle pour tous.

Malgré tout, je reste un peu insatisfait après ma lecture. Je finis souvent ce genre de rapport avec une frustration et un désarroi que je n’arrive pas à canaliser ou à diriger vers une réflexion critique et concrète sur les alternatives, solutions et changements à faire pour combattre ces maux. Les statistiques et les analyses autour de l’accroissement et les effets destructeurs des inégalités abondent. Toutefois, les perspectives de solutions ou d’action qui sont présentées la plupart du temps sont soit abstraites et trop générales, ou trop étriquées, ne proposant rien que des actions superficielles.

Voyons d’abord ce que dit le texte par rapport aux solutions. Je ne traiterai pas de l’échelle internationale du problème, et je me limiterai aux inégalités strictement économiques.

Ma critique principale est qu’il semble qu’on fait face à des messages différents, ou du moins mal définis quant aux diagnostics et aux remèdes à apporter. D’un côté, le rapport semble affirmer la possibilité de changements par l’action politique progressiste, en redistribuant une partie des revenus des plus riches (sous la forme d’impositions et de taxes) vers les plus pauvres (sous la forme de programmes d’aide, de services sociaux et de politiques publiques).

Mais de l’autre côté, on semble suggérer que l’économie telle qu’elle est organisée et qu’elle fonctionne est la source des inégalités monumentales, et que c’est sur celle-ci qu’il faut agir pour régler définitivement les problèmes.

« Les gouvernements doivent réécrire les règles de leurs économies à l’origine de fractures aussi colossales » (p.15)

Bref, malgré les analyses très convaincantes et appuyées ainsi qu’un plaidoyer fort pour la lutte contre l’inégalité, il me semble que le texte a de la misère à se positionner clairement par rapport aux solutions concrètes à apporter.

Ce qui résulte de la lecture du rapport est un certain flou, dont l’enjeu principal peut se résumer très simplement: est-ce qu’on doit passer par la réforme ou par le changement radical (la “révolution”) pour agir adéquatement par rapport au problème des inégalités? Est-ce que notre économie est quelque chose de viable ou d’acceptable à condition d’un bon encadrement? Ou est-ce qu’elle est un problème en soi, dont il faudrait se débarrasser si on veut définitivement en finir avec la souffrance et la misère des inégalités?

La question est évidemment plus nuancée quand on entre dans les détails, et elle est plutôt « théorique » mais elle se pose en tant qu’elle décrit une tension constante dans le socialisme, depuis ses débuts. Pour être capable d’agir dans la société et s’impliquer dans des luttes, je crois qu’il faut avoir conscience de ce genre de dilemme.

De manière très brève, le problème est que notre système économique, le capitalisme, produit des quantités de richesses immenses et croissantes, mais distribuées de manière très inégales. Laissé à soi-même, le capitalisme tend à accroître les inégalités entre ceux qui doivent se procurer leurs moyens d’existence en travaillant dans des entreprises pour un salaire (salariés) et ceux qui possèdent leurs entreprises (propriétaires ou patrons), pouvant faire travailler les autres pour eux et accumulant du profit. Ce profit leur permet d’acheter des moyens de production, de faire des investissements, etc. Bref, de s’enrichir encore plus (de manière exponentielle). Sans entrer dans plus de détails sur cette dynamique, qui est beaucoup plus complexe, le fait est que les inégalités sont un produit direct et essentiel du capitalisme. Comme le montre l’analyse d’Oxfam et plusieurs autres cités plus haut, le capitalisme laissé à soi-même tend presque automatiquement à produire ou aggraver les inégalités.

La solution principale qui a été proposée et appliquée à cela est celle de la réforme. On considère que l’État interventionniste plutôt fort est un instrument ayant la capacité d’équilibrer et réglementer le capitalisme dans sa tendance à produire de l’inégalité.

Ce modèle a effectivement été essayé et eut un certain succès durant les années d’après-guerre dans certains pays occidentaux (« les Trente Glorieuses », auxquels le texte fait référence positivement). Toutefois, à partir des années 1980, l’État providence a commencé à être démantelé progressivement dans plusieurs pays, laissant libre cours à l’accumulation et au libre fonctionnement du capitalisme, et donc à sa tendance inégalitaire. C’est ce qu’on appelle aujourd’hui le néolibéralisme.

Donc, face à cela, est-ce que le rétablissement d’un État providence fort est quelque chose de possible? D’envisageable? Est-ce que celui-ci est capable de promouvoir et permettre une égalité et une liberté réelle? Durable? Stable? Est-ce que la logique du capitalisme voue nécessairement ce mode de gouvernement à l’échec (inflation, problèmes de gestion, dettes trop grandes, pressions et critiques des élites économiques et financières, possibilités de corruptions, danger potentiel de virage totalitaire, etc.) ?

Si l’option de la réforme est impossible ou non désirable, alors il me semble qu’il faut considérer sérieusement des alternatives concrètes au capitalisme. Le communisme est bel et bien le modèle de société le plus complet qui a été proposé contre celui-ci, proposant une société complètement égalitaire par la possession commune des moyens de production ainsi que des revenus de cette production. Toutefois, est-ce que celui-ci a encore un avenir et une puissance critique aujourd’hui? Est-ce qu’il contient les principes et les idées de la société vers laquelle nous devrions nous diriger, ou est-ce qu’il doit être laissé au passé comme une idée intéressante, mais à oublier ou à éviter ?

Si c’est à nous de choisir, le véritable choix à faire est: réforme ou révolution. S’ il doit y avoir révolution, pourquoi, vers quoi et comment? Ce n’est pas un choix facile, mais si nous ne le faisons pas, nous allons le subir. Nous devons établir les bons diagnostics pour essayer d’appliquer les remèdes adéquats. Ce sera à nous d’essayer de répondre aux difficultés de nos sociétés ainsi que de notre temps, comme l’inégalité, avec des idées fortes. Nous devons avoir un projet concret pour travailler à faire advenir un monde plus sain, où le bien-être de tous est posé comme le plus grand bien.

Le malaise de la génération Z

On entend souvent parler de la problématique croissante des difficultés psychologiques chez les jeunes. Plusieurs hypothèses ont été mises sur la table pour expliquer ce phénomène. Je chercherai, dans le texte, suivant à exposer ma propre thèse à ce sujet.

La vie d’un jeune d’aujourd’hui se résume à une lutte perpétuelle contre l’absurde.

Non-sens premier : une espèce menacée

L’éco-anxiété est, selon moi, une des causes profondes de la détresse de ma génération. Appartenant à la race humaine, la plupart d’entre nous sommes soucieux de son avenir. Cela n’a rien de surprenant sachant qu’une des fonctions premières d’un animal est d’assurer la pérennité de son espèce. Les jeunes, conscients des cataclysmes écologiques en cours, angoissent à l’idée du monde qui les attends et sont même de plus en plus nombreux à abandonner l’idée de se reproduire. Il est difficile aujourd’hui de trouver un sens à son existence puisqu’il est difficile d’envisager un avenir heureux pour l’humanité. En effet, la lâcheté des gouvernements concernant la question des changements climatiques est source d’inquiétude. Agirons-nous à temps? Qu’adviendra-t-il de l’humanité? Notre espèce survivra-t-elle aux bouleversements prochains? Si elle y survit, sur quelle planète nos descendants devront-ils vivre? Dans quelles conditions? Voilà des questions que nombreux d’entre nous sont contraints de se poser régulièrement.

Non-sens second : une société de l’excès

La course à la performance et l’accélération du rythme de vie sont des réalités que les jeunes générations vivent quotidiennement. Cherchant à améliorer constamment sa productivité, le système capitaliste impose aux individus l’obligation de s’améliorer en permanence et de mener un train de vie insupportable. À vouloir toujours produire plus, en étant continuellement en course contre la montre, nous oublions la nécessité de prendre le temps de vivre. On considère comme ayant une valeur économique un bien ou un service qui répond à un besoin et qu’on commercialise. Paradoxalement, notre société effrénée, bien qu’elle produit un grand nombre de biens et de services, néglige bien souvent de donner aux individus le temps de répondre à leurs besoins. Sans oublier que cette production sans bornes a un impact terrible sur l’environnement, ce qui lit la problématique de la « société de l’excès » à celle de la crise environnementale.

Non-sens troisième : le culte de l’égoïsme

Le rêve libéral est maintenant en grande partie réalisé, l’individu n’a, aujourd’hui en Occident, presque plus d’ancrage à sa communauté ou à sa famille. Ce nouvel homme, libre théoriquement de toute contrainte dans son épanouissement se retrouve plutôt exposé directement à la violence du capital et du marché. Il souffre aussi terriblement de sa solitude et du manque de solidarité, puisque voulant être libre de tout, il a dissous les derniers liens qui l’unissait à sa collectivité. Malheureusement pour l’homme moderne, l’être humain n’est pas complet seul et pouvoir compter sur ceux qui l’entourent est fondamental à son bien-être. L’homme jouit du bien-être de ses voisins et du sens que la vie commune ainsi que le don de soi donnent à sa vie. Toutes ces fonctions de la collectivité sont menacées par l’individualisme des temps qui courent.

Ces différentes absurdités de notre époque ne sont pas vécues de la même manière par chacun d’entre nous. En effet, certaines personnes vivent très bien avec ces différents paradoxes ou n’en ont qu’une conscience diffuse. Ce n’est pas à eux que je m’adresse sauf peut être si mes propos sont en mesures de les éclairer sur différents enjeux actuels. Je m’adresse plutôt à ceux qui souffrent de ces injustices et absurdités. Les différents systèmes que j’ai abordés dans ce texte semblent indestructibles à première vue, mais il n’en est rien. Ne sous-estimez pas le pouvoir de l’initiative individuelle. Nous avons besoin, plus que jamais, de personnes en mesure d’imaginer des alternatives à nos modes de vie et de productions actuels. Pour cela, il faut éviter à tout prix de tomber dans le fatalisme. Puisqu’en adoptant une posture intellectuelle cynique, nous finissons par faire soi-même partie du problème. Autrement dit, en étant pessimiste on devient ce dont la machine a besoin pour continuer à fonctionner. Être révolutionnaire au XXIème siècle, c’est oser avoir espoir.

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