Plaidoyer en faveur d’une démilitarisation globale

Je rêve d’une armée de poètes, d’un peuple de savants, d’un monde où le vin des uns ne coulerait pas au prix du sang de d’autres, d’un pays qui aimerait ses différents.

À vous qui vous moquerez de moi, je répondrai que mes rêves ne sont guère moins lucides que vos sombres cauchemars.

La guerre, comme toutes les créations humaines, devrait être considérée comme un objet social modifiable plutôt que comme une fatalité d’origine naturelle. Les États sont aujourd’hui presque tous dotés d’armées et, parmi les civils, nombreux sont ceux qui considèrent celles-ci comme des maux nécessaires.

Il n’en est rien, puisque la guerre est avant tout une absurdité : elle est le fruit de l’incapacité de certains hommes à reconnaître le lien fraternel qui les unit à tout être humain. Le voile nationaliste, les allégeances tribales et la peur de l’autre sont autant de forces qui poussent les pays à s’armer pour la guerre.

L’idée de s’armer pour se protéger d’attaques extérieures est un non-sens, car l’armement est lui-même à l’origine de la destruction. Arrêtez de fabriquer des armes, d’en vendre et d’en acheter et vous mettrez fin aux conditions permettant à la guerre dans sa forme moderne d’exister, au grand bonheur de la majorité.

En effet, la vérité est que la guerre n’est profitable à personne, sauf peut-être à quelques oligarques richissimes, alors que des mères voient leurs enfants tués au front et que des innocents sont massacrés.

Bien sûr, cet effort doit être international pour fonctionner, sans quoi la peur de l’autre serait de nature à avorter toute initiative allant dans le sens de la démilitarisation.

Tant que la guerre et l’armement ne seront pas reconnus universellement comme des folies, tant que la majorité n’exigera pas qu’on y mette fin, tant que les différents pays ne cohabiteront pas sur cette Terre en respectant les besoins et les droits de chacun, nous serons pris dans cette calamité qui s’auto-génère.

N’est-il pas aberrant qu’un pays libéral comme le Canada, qui en principe proscrit le meurtre, ne voie pas de problème à fabriquer des armes de guerre, à en vendre et à en acheter? N’est-il pas absurde que la morale la plus élémentaire et que les droits humains soient le plus souvent mis de côté en temps de guerre?

Tout cela me semble profondément insensé et inhumain. Peut-être arriverons-nous un jour à nous défaire de la guerre? Si seulement nous nous donnions le droit de rêver…

La vie, la mort et le sens social

Tous les êtres vivants sont animés par la passion de vivre. Cette force les pousse à conserver l’équilibre précaire permettant le bon fonctionnement de leurs processus biologiques, face à la nature chaotique de l’univers. Il s’agit donc en fait d’une lutte perpétuelle contre la mort. Au moindre dérèglement de l’organisme, le corps répond par une pulsion opposée. Celle-ci se manifeste dans la conscience par l’expérience de la douleur.

L’humain est un animal social qui a recours à la communauté pour répondre à une part importante de ses besoins. Nous vivons tous au sein d’un réseau complexe d’interdépendances qui nous lie aux différents membres de nos communautés.

Le sens social vient de la possibilité pour un sujet de faire confiance aux êtres qui l’entourent. Celui-ci, pour s’épanouir pleinement, doit se sentir en sécurité parmi les siens et ne pas voir en eux une menace perpétuelle à son intégrité mentale ou physique. Pour atteindre un sentiment de sécurité et d’harmonie avec le monde et l’existence, le sujet doit être en mesure de compter sur l’aide de ses voisins quand il se retrouvera dans une situation où il sera menacé.

Pour moi, le sens de la vie est donc lié étroitement à la pulsion de vie et à la solidarité sociale. Une personne qui agit à l’encontre de la solidarité a de bonne chance de souffrir de l’absurdité de son existence. Faire souffrir un autre, l’approcher de la mort, c’est rendre possible l’agression des êtres humains entre eux et donc éventuellement sa propre agression de la part d’un autre. L’humain, comme tout être qui vit, déteste passionnément la mort, il ne peut donc pas, sans souffrance psychique, imposer la mort totale ou partielle à un autre, cela lui semble incohérent, sa nature le poussant à considérer la mort de toute autre personne comme étant socialement la sienne.

Le sens qu’un être humain trouve à sa vie dépend donc avant tout de l’harmonie sociale. Quelqu’un vivant dans une société absurde aura tendance à être malheureux, de la même manière qu’un être humain qui agit de manière absurde aura tendance à en souffrir. Être heureux, c’est cultiver l’harmonie et la solidarité au sein de soi-même et de la société.

Quand l’argent nie les besoins

Ce matin, en prenant le métro, j’ai fait la rencontre d’un itinérant. Cette confrontation a réveillé en moi, au cours de ma journée, quelques réflexions d’inspiration marxiste, les voici réunies…

Dans une économie libérale, l’individu doit payer une somme précise déterminée par le vendeur pour avoir accès à un bien ou à un service. Cette somme est fixe : elle ne varie pas en fonction du pouvoir d’achat des personnes ou de la nécessité du produit. L’intérêt des vendeurs est donc priorisé au détriment du bien-être des gens.

Cette vision de l’échange se fonde sur la notion du don intéressé. Une personne accepte d’offrir un service à une autre si elle reçoit une rétribution dans l’immédiat. Cette conception de l’économie défendue par les libéraux aurait pour avantage de pousser les individus à poser, dans leur intérêt direct, des gestes qui contribuent à la société, l’égoïsme étant perçu par ces penseurs comme plus naturel et accessible à l’être humain que l’altruisme.

« Ce n’est pas de la bienveillance du boucher, du marchand de bière ou du boulanger, que nous attendons notre dîner, mais bien du soin qu’ils apportent à leurs intérêts. Nous ne nous adressons pas à leur humanité, mais à leur égoïsme; et ce n’est jamais de nos besoins que nous leur parlons, c’est toujours de leur avantage. » 

Adam Smith, Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, Chapitre II

Cette perspective sur le monde semble, sur papier, tout à fait rationnelle et en mesure de permettre l’épanouissement collectif; elle pose cependant problème lorsqu’elle est appliquée. Faisant l’éloge d’un égoïsme réfléchi, l’idéologie libérale pousse les communautés à se désolidariser. Une fois bien implanté, le capitalisme rend l’entraide désintéressée impossible du fait de l’incapacité des travailleurs à se la figurer, trop obnubilés qu’ils sont par les conventions marchandes et trop occupés à lutter perpétuellement pour leur survie individuelle. Dans une telle société, l’entraide et la solidarité n’existent plus, la plupart du temps, que dans la sphère privée.

Un homme s’y sait seul, car nul ne lui viendra en aide s’il ne peut payer. Suis-je le seul à y voir une forme terrible de violence sociale?

À mes yeux, la société marchande n’est rien d’autre qu’un énorme camp de rééducation. Chaque prix est une injonction à la production doublée d’une menace de disette. Chaque comptoir me dit : «Je me fous de toi, de tes désirs et de tes besoins. Je n’aurais aucun mal à te laisser mourir, que ce soit de faim ou de chagrin.»

Il incombe pour moi de remettre en avant la question des besoins humains et d’en faire une question politique plutôt qu’uniquement personnelle. Tout besoin devrait être d’intérêt public. Il faut aussi rétablir la notion de don désintéressé et arrêter de la présenter comme une fantaisie irrationnelle. Je suis d’avis que l’altruisme est dans l’absolu une forme d’échange plus efficace que l’égoïsme rationnel. La notion de mutualité défendue par les libéraux s’effectue dans l’instantané alors que la mienne, plutôt collectiviste, s’étend dans le temps. Je pense qu’il est normal qu’une personne en état de besoin n’aie pas toujours, dans l’immédiat, les moyens de rendre l’équivalent de ce qu’on lui offre. Il est, cependant, de notre devoir de faire tout ce qui est en notre possible pour son bien-être tout de même, sans quoi une personne en état de détresse réelle ne recevrait jamais d’aide. Cette personne qui a besoin d’assistance, c’est chacun d’entre nous à un moment ou à un autre. Nous avons donc tous intérêt à ce que, collectivement, nous venions dans l’immédiat à la rescousse des êtres qui le demandent. Ça, les libéraux l’oublient trop souvent.

Le malaise de la génération Z

On entend souvent parler de la problématique croissante des difficultés psychologiques chez les jeunes. Plusieurs hypothèses ont été mises sur la table pour expliquer ce phénomène. Je chercherai, dans le texte, suivant à exposer ma propre thèse à ce sujet.

La vie d’un jeune d’aujourd’hui se résume à une lutte perpétuelle contre l’absurde.

Non-sens premier : une espèce menacée

L’éco-anxiété est, selon moi, une des causes profondes de la détresse de ma génération. Appartenant à la race humaine, la plupart d’entre nous sommes soucieux de son avenir. Cela n’a rien de surprenant sachant qu’une des fonctions premières d’un animal est d’assurer la pérennité de son espèce. Les jeunes, conscients des cataclysmes écologiques en cours, angoissent à l’idée du monde qui les attends et sont même de plus en plus nombreux à abandonner l’idée de se reproduire. Il est difficile aujourd’hui de trouver un sens à son existence puisqu’il est difficile d’envisager un avenir heureux pour l’humanité. En effet, la lâcheté des gouvernements concernant la question des changements climatiques est source d’inquiétude. Agirons-nous à temps? Qu’adviendra-t-il de l’humanité? Notre espèce survivra-t-elle aux bouleversements prochains? Si elle y survit, sur quelle planète nos descendants devront-ils vivre? Dans quelles conditions? Voilà des questions que nombreux d’entre nous sont contraints de se poser régulièrement.

Non-sens second : une société de l’excès

La course à la performance et l’accélération du rythme de vie sont des réalités que les jeunes générations vivent quotidiennement. Cherchant à améliorer constamment sa productivité, le système capitaliste impose aux individus l’obligation de s’améliorer en permanence et de mener un train de vie insupportable. À vouloir toujours produire plus, en étant continuellement en course contre la montre, nous oublions la nécessité de prendre le temps de vivre. On considère comme ayant une valeur économique un bien ou un service qui répond à un besoin et qu’on commercialise. Paradoxalement, notre société effrénée, bien qu’elle produit un grand nombre de biens et de services, néglige bien souvent de donner aux individus le temps de répondre à leurs besoins. Sans oublier que cette production sans bornes a un impact terrible sur l’environnement, ce qui lit la problématique de la « société de l’excès » à celle de la crise environnementale.

Non-sens troisième : le culte de l’égoïsme

Le rêve libéral est maintenant en grande partie réalisé, l’individu n’a, aujourd’hui en Occident, presque plus d’ancrage à sa communauté ou à sa famille. Ce nouvel homme, libre théoriquement de toute contrainte dans son épanouissement se retrouve plutôt exposé directement à la violence du capital et du marché. Il souffre aussi terriblement de sa solitude et du manque de solidarité, puisque voulant être libre de tout, il a dissous les derniers liens qui l’unissait à sa collectivité. Malheureusement pour l’homme moderne, l’être humain n’est pas complet seul et pouvoir compter sur ceux qui l’entourent est fondamental à son bien-être. L’homme jouit du bien-être de ses voisins et du sens que la vie commune ainsi que le don de soi donnent à sa vie. Toutes ces fonctions de la collectivité sont menacées par l’individualisme des temps qui courent.

Ces différentes absurdités de notre époque ne sont pas vécues de la même manière par chacun d’entre nous. En effet, certaines personnes vivent très bien avec ces différents paradoxes ou n’en ont qu’une conscience diffuse. Ce n’est pas à eux que je m’adresse sauf peut être si mes propos sont en mesures de les éclairer sur différents enjeux actuels. Je m’adresse plutôt à ceux qui souffrent de ces injustices et absurdités. Les différents systèmes que j’ai abordés dans ce texte semblent indestructibles à première vue, mais il n’en est rien. Ne sous-estimez pas le pouvoir de l’initiative individuelle. Nous avons besoin, plus que jamais, de personnes en mesure d’imaginer des alternatives à nos modes de vie et de productions actuels. Pour cela, il faut éviter à tout prix de tomber dans le fatalisme. Puisqu’en adoptant une posture intellectuelle cynique, nous finissons par faire soi-même partie du problème. Autrement dit, en étant pessimiste on devient ce dont la machine a besoin pour continuer à fonctionner. Être révolutionnaire au XXIème siècle, c’est oser avoir espoir.

Ursula K. Le Guin et ses Dépossédés

En commençant ma lecture des Dépossédés d’Ursula K. Le Guin, je m’attendais à y trouver une pensée fondée sur un manichéisme, opposant l’anarchisme au capitalisme. J’y trouvai plutôt, à ma grande surprise, une exploration profonde de la condition humaine. Le roman raconte la vie d’un physicien, Shevek, issu d’une société anarchiste implantée sur Annares, un astre désertique qui est la lune d’Urras, une planète capitaliste frétillante de vie dont le peuple d’Annares tire ses origines. Annares fut coupé des autres civilisations à partir de sa fondation, plus de cent-cinquante ans auparavant. Le destin de Shevek sera de rétablir un lien entre sa planète et le reste de l’humanité, en étant le premier Annaresti à retourner sur Urras.

L’anthropologie joue un rôle important dans ce livre, dont l’intrigue se fonde sur la mise en contact de deux cultures complètement différentes et sur le choc culturel en découlant. Est aussi abordée, dans Les Dépossédés, la question du lien entre le langage et la culture, les habitants d’Annares ayant développé une langue à l’image de leur société, c’est-à-dire dépourvue de toute notion de propriété et de hiérarchie.

Annares n’est pas une utopie, ce n’est pas une dystopie non plus; il s’agit en fait d’une projection réaliste de ce que pourrait être une véritable société anarchiste. L’anti-utopisme est, en effet, un des thèmes prépondérants du roman. Effectivement, celui-ci se veut porter un regard lucide sur les potentialités de l’espèce humaine, sur la vie humaine, de même que sur le bonheur. Pour Le Guin, le bonheur et la solidarité sont intimement liés et passent avant tout par la reconnaissance de la souffrance comme faisant inévitablement partie de la vie. Toujours selon l’auteure, c’est de cette expérience commune que doit naître la solidarité, qui est un moyen rationnel pour l’être humain de minimiser sa souffrance.

« Le lien qui nous attache est au-delà du choix. Nous sommes frères. Nous sommes frères dans ce que nous partageons. Dans la douleur, que chacun d’entre nous doit supporter seul, dans la faim, dans la pauvreté, dans l’espoir, nous connaissons notre fraternité. Nous la connaissons, parce que nous avons dû l’apprendre. Nous savons qu’il n’y a pas d’autre aide pour nous que l’aide mutuelle, qu’aucune main ne nous sauvera si nous ne tendons pas la main nous-mêmes. »

Les Dépossédés, Chapitre IX

La nature anti-utopique d’Annares se manifeste aussi dans le récit touchant de la jeunesse de Shevek, marquée par la solitude. L’idée est qu’une société, aussi bien organisée soit-elle, ne peut pas éliminer toutes les sources de souffrance, mais seulement minimiser celles-ci. L’idée est aussi que même dans une société aussi ouverte que possible, il resterait toujours une minorité d’incompris.

Ces nuances font en sorte que Le Guin réussit à rendre plausible l’anarchisme, ce pourquoi je la remercie. M’intéressant à cette pensée depuis quelque temps, j’avais encore assez de difficulté à m’imaginer de quelle manière pourraient se manifester certains aspects de cette théorie politique dans la réalité. Ce roman m’aura permis pour la première fois d’imaginer dans ses moindres détails une société fondée sur l’abolition de la propriété privée, la solidarité, l’égalité, la liberté individuelle et l’absence d’État, sans que cette société ne soit pour autant parfaite.

« Vous avez, nous n’avons pas. Tout est beau ici. Sauf les visages. Sur Annares, rien n’est beau, rien, sauf les visages. Les autres visages, les hommes et les femmes. Nous n’avons que cela, que nous autres. Ici, on regarde les bijoux, là-haut on regarde les yeux. Et dans les yeux on voit la splendeur, la splendeur de l’esprit humain. Parce que nos hommes et nos femmes sont libres… ne possédant rien, ils sont libres. Et vous les possédants, vous êtes possédés. Vous êtes tous en prison. Chacun est seul, solitaire, avec un tas de choses qu’il possède. Vous vivez en prison, et vous mourrez en prison. C’est tout ce que je peux voir dans vos yeux – le mur, le mur ! » 

Les Dépossédés, Chapitre VII

L’intérêt des Dépossédés ne se cantonne pas sur Annares; Shevek, dans son voyage sur Urras, nous offre un regard tout neuf sur notre société en la découvrant de son point de vue d’anarchiste. Il est incapable de comprendre le monde qu’il découvre du fait qu’il est né dans une société à la morale et aux codes complètement différents. Aussi critique du capitalisme (représenté par la nation de l’A-Io sur Urras) que du communisme sous sa forme marxiste-léniniste (représenté par la nation de Thu aussi sur Urras), Le Guin semble nous révéler au travers des yeux de Shevek le regard qu’elle porte elle-même en tant qu’anarchiste sur la guerre froide, le roman ayant été écrit à cette époque. Shevek nous offre donc une critique inédite de la nation, des hiérarchies, de la guerre, du consumérisme, du travail, du matérialisme, de l’argent, de la propriété et du machisme, qui jalonnent nos sociétés. Ce faisant, il lève le voile sur plusieurs absurdités de notre monde, qui nous semblent pourtant souvent aller de soi.

« Ils ne discutaient plus de prédictions, maintenant, mais de politique. Ils parlaient de la guerre, de ce que Thu allait faire, de ce que l’A-Io allait faire, de ce qu’allait faire le CMG. -Pourquoi ne parlez-vous que par abstractions? […] Il ne s’agit pas de noms de pays, mais de gens qui s’entretuent. Pourquoi les soldats partent-ils? Pourquoi un homme va-t-il tuer des étrangers? »

Les Dépossédés, Chapitre VII

« [Il] comprenait maintenant pourquoi l’armée était organisée ainsi. C’était en fait absolument nécessaire. Aucune forme rationnelle d’organisation ne pouvait servir un tel but. Il n’avait simplement pas compris jusqu’à présent que ce but était de permettre à des hommes avec des mitraillettes de tuer facilement des hommes et des femmes désarmés quand on leur en donnait l’ordre. »

Les Dépossédés, Chapitre IX

Bien qu’il soit troublé par certains aspects de la société d’Urras, Shevek ne se contente pas de critiquer cette civilisation. Son regard se porte aussi sur son propre monde et ses défaillances. Comme le montre en partie la vie de Shevek, la société annaresti, quelque 150 ans après sa fondation, semble s’être figée sous la tutelle d’un autoritarisme tacite, prenant la forme d’une forte pression sociale inavouée, restriction qui nuirait à l’épanouissement personnel de certains Annarestis. Cette maladie sociétale aurait aussi pour conséquence désastreuse de nuire à l’innovation, puisque les individus s’éloignant des sentiers battus auraient tendance à être considérés comme des individus asociaux n’ayant pas de fonction productive au sein de la société. Shevek n’aura donc pas seulement comme but de faire tomber des murs sur Urras, mais aussi ceux qui se trouvent chez lui.

Un autre thème intéressant de ce roman, celui-ci plus métaphysique, est celui de la temporalité. Une des quêtes de Shevek est celle d’une théorie expliquant l’unité de la nature séquentielle du temps et de sa nature circulaire, c’est-à-dire la coexistence d’un élément de continuité et d’un élément de changement continuel dans la réalité. Cette théorie servirait à lier différents moments apparemment séparés, mais qui forment en fait un même tout. Pour Shevek, la liberté est dans la continuité, alors que l’éternel recommencement est une prison. La structure du récit est elle-même un reflet de cette quête. En effet, on suit en alternance des événements ayant lieu sur Urras plus tard et des événements ayant lieu sur Annares plus tôt et ce n’est qu’à la fin du roman que le récit d’Annares rattrape le récit d’Urras et que le temps forme un tout cohérent. Cette unification temporelle lui donne finalement la joie d’être libre tout en ayant un chez-soi et une identité stable, conséquences de la continuité.

Si je devais décrire ce livre, je dirais qu’il s’agit d’un roman philosophique, anthropologique et révolutionnaire. Je vous recommande chaudement la lecture des Dépossédés si vous vous intéressez à l’anarchisme, aux idées libertaires et à la critique radicale du capitalisme. Notez qu’il y aurait énormément de choses à dire au sujet des Dépossédés d’Ursula K. Le Guin et que mon analyse est loin de faire le tour du sujet, sachant surtout que Les Dépossédés n’est pas seulement un roman qui se comprend, mais aussi un roman qui se vit! Le Guin réussit en effet à nous faire passer par toute la gamme des émotions et à nous faire comprendre les mondes qu’elle décrit et les dilemmes moraux qui s’y rattachent par le ressenti.

Loin des yeux, loin du cœur

Un des facteurs clés du maintien de la violence sociale me semble être la tendance des groupes dominants à tout faire pour ne pas voir le mal qu’ils font. Que ce soit par la mauvaise foi ou en s’éloignant physiquement de leurs victimes, les bourreaux trouvent toujours le moyen de se pardonner les uns et les autres. Pour ce faire, on fuit la misère des quartiers tristes, on dénigre celui qu’on martyrise, on met la faute sur celui qui souffre et on se cache les yeux devant l’évident, le complexifiant jusqu’à en arriver à un flou rassurant.

Aussi, on délègue et on hiérarchise, de manière à ce que d’en haut on ait la joie de ne pas voir jusqu’en bas. On ordonne de licencier, d’exploiter, de voler, de négliger des inconnus. Ne sous-estimez pas l’ignorance de ceux qui font le mal: plus on est haut, plus on peine à voir. Peut-être parce que plus on l’est, plus on se sait coupable et que la plupart des hommes et des femmes, étant lâches, ne sont pas prêts à l’accepter. Peut-être qu’ils ne sont pas lâches, peut-être qu’ils sont seulement faibles. Cela prend beaucoup de force, en effet, que d’accepter ses propres torts. Cela prend aussi beaucoup de courage pour confronter le mal qui est en nous.

L’être humain est par nature social, il est donc moral. En effet, considérant que nous dépendons tous les uns des autres pour notre survie, nous n’avons pas d’autres choix que chercher à bien se traiter mutuellement. Pour cela, il nous est nécessaire de déterminer collectivement ce qui est bien et ce qui est mal d’où la morale. La perception qu’un homme se fait de lui-même dépend donc étroitement de celle que les autres se font de lui et donc de sa manière de les traiter. Il n’y a rien de pire pour quelqu’un que de prendre conscience du fait que, par ses actions, il maltraite une autre personne directement ou indirectement parce que de cette situation peut résulter le rejet de la part de ses pairs… La honte et la culpabilité sont des sentiments douloureux, ce qui explique les différents stratagèmes que certains utilisent pour les éviter. Peut-on blâmer des gens de vouloir éviter la souffrance? On ne le peut pas vraiment. Cependant, comme on l’a vu plus tôt, l’évitement est à la base de la reproduction de la violence sociale. On doit donc lutter contre celui-ci et encourager les individus à accepter l’existence du mal qu’ils font, de manière à ce qu’ils puissent tranquillement changer leurs comportements et les structures qu’ils perpétuent.

Mais comment encourager quelqu’un à accepter ses torts? Premièrement, il faut reconnaître que le mal est une partie intégrante de l’humain sans pourtant être une fatalité. Le mal est donc quelque chose qui fera toujours partie de nous, mais que nous pouvons collectivement apprendre à contrôler et dont nous pouvons éviter la manifestation. Le mal est donc en nous tous sous une forme ou une autre : il n’y a alors pas de honte à en déceler une part en soi à l’occasion. Trouver le mal en soi ou se découvrir coupable doit être vu comme un bien parce que le fait qu’on prenne conscience de cela nous permet d’éviter qu’il n’empoisonne la réalité, ou autrement dit, qu’il fasse souffrir les êtres qui nous entourent à l’avenir.

C’est notre devoir de faire ce travail d’introspection si nous voulons vivre dans un monde meilleur. Cependant, ça ne suffira pas, nous devons donc continuer à militer pour conscientiser nos pairs aux inégalités et aux injustices qui nous indignent. Heureusement pour nous, la lutte est une joie quand elle se fait au nom d’un idéal de justice. Nous, passionnés, ne devons pas, au nom de la lutte, abandonner nos principes de bonté quand il est question de traiter avec nos ennemis. Notre rage a beau être légitime, nous ne devons pas céder aux tentations de la vengeance, quitte à détruire nous-même ce que nous cherchons à construire. Nous sommes enragés contre l’injustice, non pas contre des hommes. C’est en montrant que la solidarité et le pardon sont plus forts que la haine et la peur que nous vaincrons. Toujours, il faut lutter.

Craintes face aux métavers 

Note : Les opinions exprimées n’engagent que l’auteur-e du texte et ne reflètent pas la vision du journal étudiant « L’Exilé ».

Photo : Enigma – Yan Breuleux, Alain Thibault. Elektra © gridspace.

Facebook a récemment changé de nom pour « Meta ». L’entreprise a en même temps dévoilé son projet « Metaverse », qui consiste en une interface de réalité virtuelle. Metaverse serait un monde simulé dans lequel les usagés pourraient interagir entre eux et utiliser Internet de nouvelles manières. Cette simulation s’additionnerait au réel au moyen de la réalité augmentée. D’autres entreprises ont aussi pour objectif de créer de telles interfaces.  

Mes inquiétudes face à cette annonce viennent entre autres des effets délétères des nouvelles technologies de l’information qu’on observe déjà aujourd’hui. Des études suggèrent notamment des liens entre les réseaux sociaux et les problèmes de santé mentale chez les adolescents. (1) On suspecte aussi les nouvelles technologies de l’information d’accentuer la polarisation politique et la prolifération des fausses nouvelles qui sèment la confusion et la discorde.  

Je suspecte que la mise en place de métavers, dans lequels les usagés seraient encore plus immergés qu’ils le sont actuellement dans Internet, risquerait d’accentuer ces problèmes. Les réseaux sociaux et l’Internet jouent déjà un rôle important dans la conception que nous avons de la réalité, et les métavers pourraient donner aux entreprises et aux groupes qui les contrôleront (notamment les GAFAM*, qui disposent déjà d’un pouvoir politique considérable et qui échappent en grande partie à la tutelle des États (2)) encore plus d’emprise sur nos consciences en leur donnant le contrôle absolu sur le monde virtuel dans lequel nous vivrons. À mes yeux, les métavers et l’influence qu’ils octroient aux géants des technologies ne présagent rien de bon concernant nos libertés. 

On sait que les grandes entreprises du numérique se servent de leurs produits et de leurs interfaces comme un moyen de recueillir les données personnelles des utilisateurs dans le but de les revendre à d’autres agents commerciaux. Ceux-ci s’en servent pour influer sur nos vies par l’entremise de publicités et de contenu ciblé sans même que nous en ayons conscience sur le moment. Ce système, basé entre autres sur les découvertes des sciences cognitives, est justement fait pour agir au-delà de nos capacités de perception. Nos libertés sont déjà menacées aux profits d’intérêts privés qui sévissent dans l’impunité, faute de l’impuissance actuelle des États. Dans ces conditions, pouvons-nous permettre à ces entreprises d’accaparer une part encore plus importante de nos existences ? 

J’appréhende aussi le potentiel addictif de ces dispositifs, car le métavers de Facebook est vendu comme un endroit qui échappera aux contraintes matérielles et qui permettra aux êtres humains de s’épanouir en existant dans une forme d’utopie où ils pourront s’affranchir même des lois de la physique. On nous promet que cette technologie donnera aux humains les moyens de se construire un monde virtuel qui assouvira tous leurs désirs.  

N’est-ce pas, en quelque sorte, la promesse d’un paradis artificiel, du moyen ultime d’échapper à la réalité ? N’y a-t-il pas une chance que certains d’entre nous se perdent dans ce monde chimérique en apparence si merveilleux, y trouvent un moyen de fuir leurs problèmes, s’y abreuvent d’illusions pour noyer leur malheur, s’y empiffrent sans jamais trouver réponse à leurs véritables besoins ? On connaît les mécanismes utilisés par l’industrie du jeu vidéo et les réseaux sociaux pour capter l’attention des utilisateurs, la maintenir et la prolonger : peut-être devrions-nous nous soucier que ceux-ci soient aussi employéau sein des  métavers.  

Ces technologies, présentées comme des moyens de rendre l’Internet plus humain, m’inquiètent. Je pense que ce nouveau système risque de nous détacher les uns des autres et de rendre nos vies moins humaines, plutôt que de nous rapprocher les uns des autres comme ses créateurs le prétendent. 

Il me semble évident que de telles technologies ne seraient pas en mesure de répondre aux besoins psychologiques et physiologiques des êtres humains (pensez par exemple à l’enjeu de la sédentarité). Nous sommes des êtres de chair, des animaux sensibles. Rien ne pourra remplacer la chaleur humaine, la richesse des rapports interpersonnels en personne et les bonheurs provenant du monde réel. Rien ne me fait plus peur que la perspective de l’humanité qui perd la conscience du monde réel, de l’expérience charnelle et de la nature dont cette dernière est issue. 

Quant au rêve d’un monde sans limite, purgé de toute souffrance et où tous les désirs pourraient être comblés, j’y préfère mille fois la réalité. Que reste-t-il du désir et du rêve s’ils sont toujours comblés?  À vrai dire, ce serait à mes yeux un véritable enfer, tant cette existence serait absurde. N’y serions-nous pas perpétuellement confrontés à l’infini et à la solitude? 

Un autre aspect choquant de Metaverse est qu’il est présenté comme une solution potentielle à la crise environnementale actuelle. C’est complètement grotesque, sachant qu’on ne connaît pas l’impact environnemental qu’aurait la mise en place de Metavers, ni l’empreinte écologique des systèmes qui seraient nécessaires à son fonctionnement, notamment sur le plan énergétique. Il est pertinent de souligner que Facebook (maintenant Meta) et ses partenaires ont pour but de faire des profits à partir de la vente des équipements et des infrastructures qui permettront d’utiliser leur métavers. Alors qu’on nous parle de dématérialisation et qu’on nous vend ces technologies comme écologiques, elles sont en fait fondamentalement matérielles. Elles reposent en effet sur l’extractivisme et contribuent directement aux cataclysmes écologiques en cours.  

*Acronyme pour Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft

Sources

RSPH : Royal Society for Public Health, Young Health Movement (2017). #StatusOfMind : Social media and young people’s mental health and wellbeing Repéré le 1 décembre 2021 à   https://www.rsph.org.uk/static/uploaded/d125b27c-0b62-41c5-a2c0155a8887cd01.pdf 

Caouette, Dominique. Conférence d’Alain Deneault, 7 avril 2017, 56:01min, dans Youtube à  https://youtu.be/Ci11k9omIdY 

Meta. The Metaverse and How We’ll Build It Together — Connect 2021, 28 octobre 2021, 1:17:26min, dans Youtube à https://youtu.be/Uvufun6xer8 

Fourneret, Eric. « Existe-il une structure de servitude volontaire dans les technologies de l’information et de la communication? », Sens Public, (2016), dans Érudit à  https://www.erudit.org/fr/revues/sp/2016-sp063/1044382ar/ 

Alexander von Humboldt Institut für Internet und Gesellschaft. In a nutshell : Shoshana Zuboff : Surveillance Capitalism and Democracy, 8 septembre 2021, 17:54min, dans Youtube à  https://youtu.be/5AvtUrHxg8A 

Les études comme travail

Note: Les opinions exprimées n’engagent que l’auteur-e du texte et ne réflètent pas la vision du journal étudiant « L’Exilé ».

Il me semble évident que la scolarité est une forme de travail et j’aimerais qu’on la considère comme telle. Dans nos sociétés capitalistes modernes, le travail est en grande partie une condition d’accès aux moyens de vivre. On affirme que, pour mériter les bienfaits résultant de la vie en société, l’individu doit lui-même donner à la collectivité en contribuant à l’ouvrage. Peut-être existe-t-il un flou concernant ce qui est considéré ou non comme du travail, mais en général, on admet qu’il s’agit d’une activité productive impliquant un certain effort.

L’effort peut être défini comme la dimension « désagréable » du travail, en ce sens qu’il peut impliquer des formes momentanées de privations et d’inconforts physiques et mentaux. C’est donc l’aspect « souffrance » de la notion de travail. Qui a déjà étudié sait que l’éducation, malgré tout ce qu’elle apporte, implique ce genre de légers désagréments. Elle détient donc cette composante du travail.

Pour ce qui est de la première composante, l’étude est une activité productive puisqu’elle a pour caractéristique de développer chez l’individu des capacités et des connaissances qui lui permettent d’améliorer la productivité de son travail et l’organisation de la société. L’éducation, en plus de contribuer à l’épanouissement personnel, permet de faire évoluer les connaissances. Par le fait même, plus nous aurons d’individus à même de développer une pensée originale fondée sur la raison et les connaissances déjà acquises par la science, plus vite nous irons dans notre découverte du réel fonctionnement des choses et plus près sera l’humanité d’arriver à sa fin ultime, soit le bonheur de tous.

Je considère donc l’étude comme une forme de travail à part entière et m’indigne qu’elle ne soit pas considérée, alors qu’elle est pratiquée à temps plein, comme suffisante à légitimer l’accès aux moyens de vivre. J’œuvrerai maintenant à montrer quelles conséquences cette non-reconnaissance a dans nos sociétés capitalistes actuelles.

Cette situation a pour effet pervers de désavantager les étudiants ne disposant pas d’un capital familial par rapport à ceux qui ont cette chance. En effet, les malchanceux auront, en plus de leurs études, à assurer, par d’autres moyens que celui-ci, leur accès aux moyens de subsistance et à l’éducation, alors que les étudiants pouvant compter sur un bon héritage (j’entends par héritage, l’accès à des ressources monétaires d’origine familiale) auront moins à s’en soucier. Dans une telle situation, l’apprenant désavantagé est moins à même de se consacrer pleinement à ses études. Cela a un coût pour la société, puisque ces individus seront moins en mesure de développer les savoirs et compétences qui doivent leur permettre de contribuer plus efficacement au bien commun.

Nous sommes confrontés à un double problème, celui de la rétribution des études et la question de l’héritage. J’affirme que dans une société idéale, l’héritage serait en grande partie aboli, ou du moins égalisé, le bien-être serait assuré à chaque individu par la collectivité, en échange d’une contribution de l’individu au bien commun, sans qu’il y ait l’intervention d’une accumulation individuelle des richesses et de la transmission héréditaire de celles-ci. Il pourrait rester une forme d’héritage, cependant celle-ci ne prendrait pas la forme d’un capital financier, mais plutôt de quelques objets chargés d’une valeur sentimentale ou de manière plus immatérielle, d’une mémoire ou d’une sagesse.

Une de mes principales affirmations est que nous ne considérons pas aujourd’hui les études comme un travail. Je pense que dans les faits, il n’en est pas tout à fait ainsi : on prétend par moment qu’il ne s’agit pas d’une forme de travail, alors qu’à d’autres moments on l’admet comme telle, dans les deux cas quand cela arrange les élites économiques. Je ne crie pas au complot, mais propose qu’il s’agît d’une dynamique œuvrant dans notre système sans que les membres y prenant part en aient pleinement conscience.

On affirme un premier temps que les études ne sont pas un travail puisqu’elles ne concernent que l’individu (ce qui est faux, comme je l’ai démontré plus tôt) et que celui-ci ne les fait que dans le but d’améliorer sa condition future, qu’elles ne doivent donc pas être rémunérées. On affirme en même temps, dans le discours dominant, que les professions ayant nécessité plus d’études doivent être rémunérées en conséquence et donc que les études sont un travail. Finalement, on considère les études comme un travail méritant d’être payé a posteriori. Cette reconnaissance en différé des études comme une forme de travail a pour conséquence, comme mentionné plus tôt, d’avantager les étudiants disposant d’un capital hérité. Cette reconnaissance différée agit donc comme un filet socio-économique permettant la reproduction sociale des élites et des inégalités.

Comment ce système avantage-t-il les élites économiques? La reconnaissance a posteriori du travail qu’impliquent les études leur permet de légitimer en partie leurs hauts salaires. De plus, ce filtre a pour conséquence de leur favoriser l’accès à des emplois payants. Finalement réduire l’accès aux études et au savoir peut avoir un certain avantage pour les élites en place. En effet, une population moins éduquée est par conséquent plus facile à manipuler. De plus, plus un savoir est rare, plus ceux qui en disposent ont du pouvoir et sont en mesure d’imposer leur volonté.

Pour conclure, je pense qu’une rétribution monétaire aux étudiants postsecondaires serait un bon moyen de réduire les inégalités socio-économiques dans notre société, mais que ce moyen devrait être couplé à d’autres tels que des réformes de l’hérédité, des salaires et du droit de propriété.

Les changements climatiques et la révolution

Note: Les opinions exprimées n’engagent que l’auteur-e du texte et ne réflètent pas la vision du journal étudiant « L’Exilé ».

Le dernier rapport du GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat) nous met face à un constat alarmant : si nous ne changeons pas de façon radicale nos manières de produire et de consommer, nous ferons face à un mur et des conséquences catastrophiques en découleront. Une transformation profonde de nos manières de faire et d’organiser nos sociétés est de mise et ce changement de paradigme, je l’appelle « révolution ».

Pour penser des solutions, il faut commencer par comprendre ce qui pause problème. Nous vivons aujourd’hui, en Occident, dans des sociétés surconsommatrices ne tenant pas suffisamment compte de l’équilibre des écosystèmes dont notre espèce dépend pour sa survie. Bien qu’une grande part de la population reconnaît cette situation, il reste des freins qui empêchent les changements d’arriver au moment où nous en avons le plus besoin.

Un des obstacles menaçant notre salut n’est nul autre que notre conception moderne du bonheur. Cette vision du monde hédoniste, caractérisée par la recherche sans limite des plaisirs par l’accumulation des richesses matérielles, ne convient plus à notre temps. Nous devons aujourd’hui accepter de restreindre nos désirs à l’intérieur des contraintes que nous dictent les écosystèmes. Restreindre nos désirs ne se fera pas sans peine, mais c’est le seul moyen que nous avons de limiter les cataclysmes qui menacent l’espèce et qui seront sources de maux bien plus terribles.

Réduire nos désirs ne veut pas dire ne plus répondre à nos besoins. Nous devons cependant tenter de répondre à ces besoins par des moyens conciliables avec nos écosystèmes. Par exemple, il est possible de fabriquer nos objets à partir de matières et de procédés ayant peu d’impacts sur l’environnement et de les concevoir tels qu’ils pussent être réutilisés de différentes façons ou retournés à la nature sans problème. Une autre avenue possible est la dématérialisation des réponses à certains besoins, par exemple, en matière de loisirs et de divertissement. Notez que je ne parle pas ici de numérisation. En d’autres mots, il faut transformer une partie de nos habitudes matérialistes en habitudes spirituelles, culturelles et sociales. Nous tenons pour acquis que le bonheur est dans les objets, il faudra changer de mentalité si nous voulons faire face à la crise climatique.

Un autre des obstacles à la transition écologique est notre mode de production capitaliste. Ce système, décrit, analysé et décortiqué par Karl Marx dans Le Capital il y a maintenant un peu plus de 150 ans, est toujours au centre de nos vies. Il se caractérise dans ses grandes lignes par la propriété privée des capitaux et des moyens de productions par une minorité employant une majorité de travailleurs. Une autre de ses caractéristiques se trouve dans la recherche par les capitalistes (c’est-à-dire la minorité propriétaire) de toujours plus de profits. Il existe deux moyens de faire augmenter ses profits si on vend des biens ou des services: on peut faire plus de ventes ou on peut augmenter son taux de profit. Les entreprises sont donc réticentes face aux lois qui cherchent à réglementer la production et la vente des produits, car celles-ci menacent leurs profits. Bien souvent, elles arrivent à y échapper, notamment grâce à leur pouvoir économique qui leur donne une certaine emprise sur les États. Ce sont donc les intérêts privés d’une classe possédante qui dirigent la production et la consommation dans un système capitaliste, même si ces intérêts sont parfois opposés à ceux des travailleurs, des écosystèmes et des populations en général. On peut dire que les capitalistes ont avantage à ce que la population consomme et surconsomme, puisque c’est au travers de la vente qu’ils réalisent leurs profits.

Un autre caractère propre au capitalisme est de légitimiser une répartition inéquitable des ressources et des richesses. La propriété privée des moyens de productions en est la source. En effet, le capitalisme accepte que les propriétaires accaparent les profits issus de la vente des marchandises produites et services fabriqués ou donnés par les travailleurs tout en en réservant qu’une partie aux travailleurs et aux investissements. Cette dynamique et la transmission héréditaire des richesses sont à la base des inégalités sociales observées aujourd’hui.

Serait-il juste que nous ne soyons pas tous égaux face aux sacrifices qu’exigera la transition écologique? Je crois que non. Bien au contraire, une répartition plus équitable des richesses améliorerait la condition de la population générale en ces temps pour le moins incertains. En outre, on ne peut pas demander au plus pauvre de faire des sacrifices alors qu’il vit déjà difficilement.

Comment la révolution peut-elle se faire? La non-violence est de mise, nous avons pu voir dans l’histoire les bains de sangs et les échecs qui découlèrent de bien des révolutions violentes. Il convient aussi d’éviter de déshumaniser l’ennemi et les individus découlant du système et de se souvenir que chacun mérite de vivre et de vivre heureux et à l’abri de toute forme de persécution. La révolution vise à changer un système et non pas à s’attaquer aux représentants de ce dernier. Sinon, ce n’est pas du côté du pouvoir que viendra la révolution, c’est à la population à s’organiser d’elle-même, à développer des alternatives au système et à faire pression sur les gouvernements. On ne peut pas se permettre d’attendre que les gouvernements agissent d’eux même. Il est aussi important pour la réussite de la transition que la population s’éveille quant à la crise et aux solutions possibles et qu’elle soit donc en mesure de les accepter et de les mettre en place. Il faut aussi maintenir la démocratie sans quoi le pouvoir reviendra à une minorité qui pourrait à termes être déconnectée de la réalité populaire et prendre des décisions à l’encontre des intérêts du peuple ou allant même jusqu’à menacer ses libertés élémentaires.

Sur ce, faites votre part, ne consommez pas trop, consommez bien (du moins le mieux que vous le pouvez) et profitez de la vie!

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