Assemblée générale mouvementée: doit-on remettre en question le fonctionnement de l’AGECVM?

Quasi-harcèlement, intrusion de la Garda, problème de quorum et conflits englobant le compte Instagram cvm.confessions : l’Association générale étudiante du Cégep du Vieux Montréal (AGECVM) semble avoir perdu les rênes pendant un moment. Certains semblent remettre en question la crédibilité de leurs représentants qui assurent mettre le nécessaire en place.

Une assemblée marquée par la pagaille

Le 10 mars dernier, les étudiants du Cégep du Vieux Montréal devaient se prononcer sur une potentielle grève les 22, 23 et 24 mars. Les mandats : droits étudiants (en lien avec la gratuité scolaire, la rémunération des stages et les assurances collectives) et justice climatique.

Le quorum de 582 était atteint au début de l’Assemblée générale (AG). Au moment de passer aux votes sur la grève, un étudiant a demandé un recomptage des participants révélant qu’il n’en restait qu’environ 412.

Ce chiffre n’a pu être confirmé que près de deux semaines plus tard, quand le brouillon du procès-verbal fut enfin disponible (selon un membre du secrétariat, les procès-verbaux sont habituellement disponibles environ 72 heures après la tenue d’une AG).

Pendant les quelques heures qui ont suivi l’évènement, le compte Instagram cvm.confessions, qui publie des messages anonymes, débordait de plaintes et de quelques messages plutôt haineux envers cet individu.

Félix-Antoine Brault, délégué aux affaires internes du bureau exécutif de l’AGECVM, dit qu’il est facile « de diriger sa colère ou sa frustration sur une personne […] la réalité est que ce gars a raison. Si on n’est pas assez pour justifier la prise de décision, on ne devrait pas la prendre ».

Le responsable général de l’AGECVM, Taha Boussaa, rappelle qu’il y a toujours eu des « passagers clandestins » qui viennent chercher leur billet de présence pour motiver leur absence aux cours, et qui quittent l’AG immédiatement après.

« Il y a eu des campagnes de désinformation sur la démocratie étudiante qui a créé des tensions », raconte-t-il. Celui-ci donne des exemples de commentaires parus sur le compte cvm.confessions dont quelques-uns qui décourageaient les gens d’aller à l’AG. Certains accusaient même l’AGECVM de faire passer le vote qu’elle voulait. « D’autres [nous] accusaient de changer les règles démocratiques au milieu de la nuit », ajoute-t-il.

Dans une réponse écrite, le gestionnaire du compte anonyme assure que « cvm.confessions est une plateforme où les étudiants peuvent partager leurs avis et opinions. Ce n’est pas un média. J’invite tous les étudiants à toujours remettre en doute ce qui est partagé sur les réseaux sociaux ».

Le Groupe de sécurité Garda SENC était également présent jeudi pour faire respecter les mesures sanitaires. Toutefois, Taha Boussaa explique qu’un huis clos a été voté pendant l’AG pour empêcher les gardes de sécurité d’interférer. Félix-Antoine Brault confirme que la sécurité est tenue de respecter le huis clos, mais que selon des témoins sur place, certains auraient quand même tenté de sortir des étudiants. Une enquête est en cours pour démystifier leur présence.

Une mobilisation « trop intense »

Un autre facteur d’absence s’est distingué le 10 mars : certains étudiants se sont sentis presque harcelés à participer à l’AG.

Jérémie Nicaisse, étudiant en sciences humaines – profil Administration, tentait de se rendre à son cours quand des individus (il mentionne avoir reconnu un membre impliqué de l’AGECVM) l’ont intercepté pour l’inciter à se rendre à l’AG. « Je trouvais ça vraiment bizarre la manière dont ça a été demandé […] on prônait la démocratie étudiante, ce qui est super, mais de là à parler avec un ton condescendant à ceux qui refusent de manquer les cours, je trouvais ça un peu douteux », partage-t-il.

L’étudiant a qualifié l’interaction de « lourde » et de « pas agréable » et ajoute qu’elle l’a un peu découragé à participer aux prochaines assemblées.

Taha Boussaa assure qu’en principe, la mobilisation est coordonnée par l’AGECVM : « Il y a des gens qui ne sont pas dans l’association qui sont pris dans l’espèce de syndrome du grand sauveur-leader […] ils arrivent sur le terrain quand ça se fait déjà, s’autoproclament grands militants, sabotent le travail réalisé pendant des semaines et créent une mauvaise image des gens de l’association. »

La démocratie… trop compliquée?

Selon Mollie Drouin, étudiante en sciences humaines – profil Optimonde, les termes et procédures complexes utilisés lors d’AG pourraient en éloigner plusieurs : « Au final, c’est compliqué, c’est long pour rien et ça fait en sorte que les gens ne veulent pas rester. Les gens ne comprennent pas tout à fait ce qui se passe. »

Taha Boussaa invite les étudiants qui ne comprennent pas les enjeux, termes et procédures lors d’AG à demander un point d’information au micro.

Jérémie Nicaisse, quant à lui, trouve que c’est « étrange qu’il y ait des votes à main levée plutôt qu’une autre manière plus anonyme », ce qui éviterait, selon lui, la pression d’un jugement potentiel.

La neutralité de l’AGECVM est remise en question

Mollie Drouin est d’avis que certains membres de l’AGECVM « essaient un peu de manipuler ce qui se passe ». Elle ajoute « qu’il y a des gens vraiment extraordinaires [dans l’AGECVM], mais qu’il y a aussi des gens qui sont tellement à gauche qu’ils font un u-turn vers la droite ». Sur la plateforme cvm.confessions, plusieurs étudiants ont fait part de leurs inquiétudes face à la neutralité de l’AGECVM, comme quoi elle ne respecterait pas toujours les principes démocratiques et qu’elle prioriserait ses propres valeurs au détriment de celles de la majorité des étudiants.

Le responsable général de l’AGECVM dit toujours tenter d’être le plus neutre possible, mais avoue qu’il ne peut pas surveiller tous ses collègues. « Ce qu’il ne faut pas oublier, c’est que l’AGECVM a des mandats et des positions qui sont votées démocratiquement par les membres et moi, en tant qu’exécutif, je dois [les refléter] », explique-t-il.

Il énumère que dans la liste, on y trouve des mandats pro-grève, pour la gratuité scolaire et pour les stages payés. Malgré cela, il insiste que les principes démocratiques doivent être respectés ; si c’est non à la grève, alors c’est non à la grève.

Félix-Antoine Brault assure que « c’est un enjeu de mobilisation plus qu’un enjeu d’adhérence », mais relève un certain paradoxe : « C’est plus facile de modifier la charte, nos règlements fondamentaux, que d’avoir une assemblée de grève […] Modifier nos règlements fondamentaux permettrait de diminuer le quorum pour avoir des assemblées de grève plus facilement. Le projet de modification de charte date depuis très longtemps. »

CORRECTIF : Jérémie Nicaisse mentionne avoir reconnu un membre impliqué de l’AGECVM, et non un membre de l’exécutif.

Un projet qui pourrait changer la donne, surtout pour les personnes en situation d’itinérance

Le dossier de l’itinérance est lourd à Montréal, toutefois, une étudiante aurait peut-être trouvé une façon de l’alléger. Son projet pourrait aussi servir dans les hôpitaux, dans les écoles postsecondaires et dans les aéroports.

Conçu par Emmanuelle Tessier, une étudiante à la Polytechnique Montréal, l’Abri Pliable, Permanent à Utilisation Intérimaire (APPUI) est un banc-lit accessible dans les lieux publics (parcs, corridors sous-terrain, etc.), dans les hôpitaux, dans les établissements d’études supérieures et dans les aéroports ou aux alentours de ceux-ci.

Une autre étudiante, Camille Gendreau, l’accompagnait dans la réalisation du projet, mais elle s’est retirée il y a quelques mois. « On s’entendait bien […], mais on a eu des malentendus, entre autres sur la propriété intellectuelle », raconte Emmanuelle Tessier.

APPUI a de l’avenir

Selon une estimation du gouvernement du Québec de 2018, 5 789 personnes se trouvaient en situation d’itinérance visible dont 845 dans des lieux extérieurs. 80 % de ces 845 personnes étaient à Montréal, une réalité mise en lumière lors de la pandémie.

Dans un résumé du projet, Emmanuelle Tessier souligne qu’il est fréquent de voir dans les hôpitaux les proches des patients attendre à leurs chevets. APPUI est le genre d’initiative qui pourrait faciliter cette expérience stressante.

L’attente peut également être longue dans les aéroports, surtout pour les parents voyageant avec des enfants. Pour ce qui est du postsecondaire, le manque de sommeil des étudiants est un enjeu assez flagrant. En 2018, Statista a démontré des chiffres inquiétants sur ce phénomène en France qu’APPUI pourrait contrer en permettant de se reposer dans l’enceinte du campus.

« Le docteur Olivier Farmer qui est un spécialiste en itinérance […] trouvait que c’était ingénieux et qu’il y a clairement un besoin pour ça. » Emmanuelle Tessier se réjouit de l’intérêt de la communauté itinérante envers son projet, car elle croit qu’« une fois que c’est accepté par [cette communauté], ça va être plus facile de le faire accepter socialement ».

Au Cégep, Emmanuelle Tessier étudiait dans le programme Science de santé et formation, alors APPUI n’était qu’un projet dans un cours optionnel d’architecture. Cela ne l’a toutefois pas empêchée d’avoir du succès.

Avant que le projet emporte des prix à la compétition « Expo-sciences Hydro-Québec 2021 », le Collège Jean-de-Brébeuf l’avait sélectionné pour représenter l’établissement à la compétition d’architecture internationale professionnelle Laka. « C’est vraiment une compétition pour des architectes professionnels, donc on n’a rien gagné là », dit l’étudiante. Malgré cela, elle dit avoir reçu des commentaires positifs en lien avec son jeune âge et sa capacité à concevoir un tel projet.

Le projet est actuellement en instance de brevet. « Un brevet, c’est une propriété intellectuelle qui fait que si tu l’obtiens, t’as les droits absolus pendant [un maximum de 20 ans] sur la production, la vente et l’utilisation de ton invention, explique-t-elle, même si le but n’est pas de faire du profit dessus, c’est important d’avoir les crédits. »

L’impact écologique

Bouches d’aération, chaleur et espace, Emmanuelle Tessier a pensé à tout. Elle examine la possibilité d’ajouter un port USB et une petite fenêtre pour des raisons de sécurité et pour les personnes claustrophobes. « J’étais vraiment confortable dans le prototype. Je pouvais être couchée et avoir le bras déplié en touchant à peine le plafond », assure-t-elle.

Pour des raisons de sécurité, les matériaux utilisés sont principalement de l’acrylique renforcée par de la fibre de verre. Cela oblige l’utilisation de moules coûtant environ 100 000$, ce qui représente un défi majeur de financement et, alors, de production. Une cagnotte GoFundMe existe pour soutenir le projet.

« [L’environnement], c’est un peu un critère va-et-vient, parce qu’à un moment donné, il faut choisir ses batailles. D’un point de vue écologique, on est un peu avantagé parce que les panneaux de plexiglas utilisés pour la COVID, c’est de l’acrylique. » Emmanuelle Tessier explique que ces panneaux deviendront inutiles, ce qui lui donnera la chance de les réutiliser : « C’est un produit qui, techniquement, fait partie de la liste des produits recyclables. »

Une invitation lancée aux artistes

La structure permettrait aux artistes locaux de se servir de l’extérieur comme canevas pour obtenir plus de visibilité. « Je ne cherche pas à leur imposer un mobilier non plus, s’il y en a qui veulent dessiner dessus [je suis à 100% avec eux], explique Emmanuelle Tessier, tu peux peindre dessus avec un type de peinture particulier, et ça se nettoie aussi ».

Occupée par la pandémie, la Ville de Montréal n’a pas voulu donner suite à la demande d’entrevue sur APPUI. Toutefois, elle a mentionné dans un courriel que « le budget annuel dédié à l’itinérance a été doublé pour 2022 ». Il reste à voir si APPUI fera un jour partie des récipiendaires de ce budget.

« Ce livre ne s’adresse qu’à 0,00005% de la population »: la dernière de Bertrand Laverdure

Un livre qui a le potentiel de plaire à tous, c’est ce qu’on peut appeler une perle rare. De la réflexion sur le monde littéraire à la culture populaire, quelques séries de poèmes mènent jeunes comme aînés à la réflexion.

Une déclaration d’amour et d’amitié

Le livre est divisé en cinq sections, dont les quatre dernières s’adressent à quatre destinataires mentionnés dans l’ouvrage. En plus du titre, on peut avoir l’impression de ne pas être invité à lire la suite, pourtant, les poèmes sont parsemés de références tantôt amusantes, tantôt qui portent à réflexion.

La première partie, écrite en 2015 lors d’un séjour à Paris, traite de l’aspect commercial des livres. « Je parle de la rapidité avec laquelle on gobe les produits culturels, explique l’auteur, on a transformé tout le vocabulaire qu’on réservait à la littérature pour le marketing […] on dit ‘‘on consomme des livres’’, ‘‘on consomme la culture’’, on parle des chiffres de vente des livres. »

« On a oublié de réfléchir, de les appréhender de façon complexe, de lire en détail, de façon fine », déplore-t-il.

La deuxième section regroupe des poèmes écrits durant la pandémie sur Twitter accompagnés du mot-clic #covidpoèmes. Celui-ci a encouragé la participation de nombreux utilisateurs pendant plus de deux semaines avec pour but de leur donner la possibilité d’exprimer ce qu’ils vivaient.

La troisième rend hommage à l’amour entre colocataires. Inspiré par la relation avec sa « coloc », Gabrielle Boulianne-Tremblay, Bertrand Laverdure explore ce rapport en zone grise qui n’est, selon lui, « pas de l’amitié, pas de la camaraderie, mais qui est une sorte de bienveillance, une sorte d’amour platonique ».

La quatrième section présente une autre grande amitié, cette fois-ci avec l’artiste Gauthier Keyaerts qui a pris la photo de couverture. Les poèmes sont tirés de cartes postales échangées entre eux, Keyaerts habitant à Bruxelles. Ce n’est pas la première fois que le concept de poésie sur cartes postales apparaît dans les œuvres de Laverdure, qui a fait quelque chose de similaire avec son ami Charles Sagalane l’année dernière.

La cinquième section consiste en une suite de poèmes retenue comme demi-finaliste au Prix de poésie Radio-Canada 2020. Retenu pour la troisième fois, l’auteur est flatté : « de savoir que des lecteurs sous anonymat aiment ce que je fais, sachant que je change de style à chaque fois, qu’ils me choisissent parmi 800 ou 1 000 suites de poèmes, ça me fait un petit velours. »

Dans cette dernière partie, Bertrand Laverdure s’adresse aux femmes en situation d’itinérance à Montréal. Il se demande à quoi ressemblent leurs vies, et fréquentant souvent la station de métro McGill, s’inspire des personnes dans cette situation qu’il croise souvent à cet endroit.

Des références « pop »

L’auteur n’hésite pas à faire référence à la culture populaire et aux jeunes artistes qu’il admire. En effet, Billie Eilish et Timothée Chalamet ont fait couler l’encre dans la poésie québécoise.

L’image en couverture, prise dans une berge en Grande-Bretagne, est la figuration du milieu littéraire illustrée par le poète dans la première section : « c’est un petit milieu très fragile, écologique, où l’équilibre est instable. Moindrement qu’il y a de la pollution – commerciale, publicitaire ou économique – ça tombe. Moindrement qu’on pille dessus, qu’on est agressif, ça se décompose. Ça tient à des fils. »

Le livre est disponible en ligne, ainsi que dans plusieurs librairies. Faites vite, le livre est déjà parti en réimpression!

Les prochains pas de Bertrand Laverdure

La santé de la poésie au XXIe siècle peut bien être remise en question, le poète montréalais Bertrand Laverdure ne laisse pas la pandémie freiner ses projets. Avec Charles Sagalane, il a ouvert son esprit créatif au public en 2021 grâce à un projet unique remédiant à la distanciation. En plus de cela, l’année tout récemment entamée semble tout aussi prometteuse pour les amoureux de poésie.  

Bertrand Laverdure, courtoisie

L’art ne doit pas cesser en pandémie  

Le dévoilement du Projet soft oulipien a eu lieu en toute intimité le 22 septembre 2021 à la librairie Le Port de tête, située sur l’avenue du Mont-Royal. Le public a pu découvrir la création, discuter avec les artistes et même en emporter un morceau avec eux. 

Le projet consiste en un abécédaire de poèmes sur cartes postales tirées d’une correspondance entre Laverdure et son ami Charles Sagalane, poète originaire du Lac-St-Jean et auteur du Journal d’un bibliothécaire de survie. Le premier poème, constitué de plusieurs mots commençant par la lettre « a », fut envoyé par Laverdure, auquel répondit Sagalane par un poème constitué de mots débutant par la lettre « b », et ainsi de suite. 

Photo : Marianne Dépelteau / L’Exilé

Sagalane explique que cet « abécédaire poétique » a su combler le vide généré par l’impossibilité d’assister aux soirées de lancement et autres évènements du genre. Ces derniers constituaient des moments d’échanges importants pour ces acteurs du monde littéraire québécois. Voulant aller au-delà des visio-conférences, les écrivains se sont engagés dans cette correspondance devenue pour eux « une expérience poétique à distance ». 

« Ça a beaucoup comblé notre vide pandémique […] il y avait une espèce de présence humaine, il y avait une relation maintenue comme ça pendant la pandémie »

Charles Sagalane
Charles Sagalane, photo par Sophie Gagnon-Bergeron

Laverdure fut l’instigateur de l’échange thématique qui s’étala sur une période de six mois avec Sagalane, alors situé à Saint-Gédéon au Saguenay-Lac-St-Jean. Chaque semaine, les lettres se succédaient en ordre alphabétique, les deux écrivains étalant leur adresse à travers vingt-six poèmes écrits à l’endos de photos et de cartes postales, porteuses de souvenirs. 

Les artistes ont alors eu le temps de s’amuser avec le jeu poétique. « On s’est mis à jouer sur les mots, sur comment on allait utiliser la contrainte. C’est une contrainte de la littérature oulipienne, voire de littérature potentielle qui est un groupe littéraire français », raconte Laverdure. 

La correspondance fut suivie par une volonté de partager ces écrits. Christian Bélanger, calligraphe et professeur en graphisme au Cégep Marie-Victorin, a été contacté par Laverdure afin de tracer les vingt-six lettres en caractères gothiques, ainsi que quatre symboles contemporains – @, #, $ et & – sur une sélection de trente pochettes de vinyles de musique pop. 

Des autocollants décrivant le projet se retrouvent à l’endos des pochettes de vinyles ayant été réalisés par Rico Michel, un photographe et concepteur graphique montréalais. Il a été chargé de réaliser un livret contenant les images des cartes et des photos utilisées, accompagnées des textes écrits par Sagalane et Laverdure pour ensuite les glisser dans les pochettes de vinyles.  

« C’est un projet qui joint l’amour des vinyles, de l’histoire des vinyles, de la musique, de l’art postal et en même temps, de l’amour de l’échange entre écrivains ».

Bertrand Laverdure 
Photo : Marianne Dépelteau / L’Exilé

Il reste quelques exemplaires du projet soft oulipien en vente à la librairie Le Port de tête ainsi qu’en ligne. 

Les prochains pas 

Bertrand Laverdure est le prototype d’un écrivain interdisciplinaire. Il est poète, romancier, librettiste, critique, ex-Poète de la Cité et ex-chroniqueur à CIBL et MAtv. On peut s’attendre à presque n’importe quoi de sa part. 

L’artiste sort d’ailleurs un livre de poésie aux éditions Hamac à la fin du mois de février 2022. Intitulé Ce livre ne s’adresse qu’à 0,00005% de la population, l’ouvrage de Laverdure s’adresse donc à ce minime pourcentage de la population qui s’intéresse à la poésie actuelle. Il annonce étudier, dans la centaine de pages qui composent son livre, « l’impossibilité de la communication vraie » et le « fractionnement de l’auditoire ».  

L’œuvre sera disponible en librairie à partir du 1er mars 2022. 

Article co-écrit par Marianne Dépelteau et Adel Khelafi.

Demandes d’admission en pandémie

Avec les dégâts de la pandémie et les conséquences de l’enseignement à distance, il est légitime de se demander si le Cégep du Vieux Montréal accueillera moins d’étudiant.e.s la prochaine session. Caroline Ngo, conseillère en information scolaire et professionnelle au Vieux, affirme que le premier tour d’admission fut l’hôte d’une baisse de l’intérêt des finissants du secondaire envers le cégep.

« Cette année, on voit une légère baisse de demandes d’admission. […] Au niveau de l’orientation, le domaine le plus populaire est celui de la santé. Ça peut s’expliquer par les besoins criants dans ce domaine qu’on voit dans les médias. »

Caroline Ngo

Sans pouvoir nous fournir de chiffres exacts, Ngo interprète cette chute de demandes d’admission comme étant une conséquence de la pandémie, conséquence à laquelle nous n’avions peut-être pas pensé. Le choix de programme collégial de plusieurs jeunes a été influencé par la haute demande de travailleurs en santé, transparente comme jamais auparavant lors de cette crise sanitaire. Toutefois, Ngo nous rappelle que le Vieux n’est pas dominant dans la formation en santé, menant à la priorisation d’autres cégeps. Le virage informatique aurait aussi joué dans la décision des futurs cégepien.ne.s, tout comme, paraît-il, le fait d’être enfermé à la maison. Selon la conseillère, les programmes les plus populaires cette année sont Soins infirmiers, Techniques de l’informatique et Design d’intérieur.

Un mois pour s’adapter : l’histoire d’un professeur de l’Université Laurentienne

Le 15 mai prochain, 110 professeur.e.s de l’Université Laurentienne à Sudbury se retrouveront sans emploi, après un licenciement annoncé le 12 avril dernier. Leur employeur leur a donc donné un mois, en pleine pandémie, pour se trouver un nouveau travail, potentiellement déménager, réorganiser leur vie familiale et faire le deuil de leur carrière laurentienne.

« On m’a lu un texte en anglais qui a duré moins de trois minutes [par Zoom]. La vice-rectrice en enseignement nous a dit “Vous êtes là parce que votre emploi se termine le 15 mai.” »

François Boudreau, désormais ancien professeur de travail social de l’Université Laurentienne 

Dès que François Boudreau a appris l’ampleur des problèmes financiers de la Laurentienne, il a décidé, début février, de devancer sa retraite de deux ans pour soulager l’Université de son salaire. Sa retraite était donc planifiée et devait commencer le 30 juin 2021, soit un peu plus d’un mois après le 15 mai. Toutefois, lui et 27 autres professeur.e.s qui partaient en retraite cette année ont été licencié.e.s avec les 83 autres. C’est donc après 32 années de carrière et de service au sein de cette institution que François Boudreau se voit remercié par l’Université qui n’a pas respecté sa date de départ prévue, ni son départ de retraite qui était pourtant un geste de bienveillance. Il nous apprend aussi qu’il fut le seul de l’École de service social à avoir perdu son emploi : « Si je n’avais pas demandé ma retraite, je serais encore à l’emploi de la Laurentienne. » Le désormais licencié dit « qu’après 32 ans de service, je voulais quitter dans l’honorabilité et dans la dignité. Je me vois privé de ce rapport qui n’arrive qu’une fois dans sa vie, celui de quitter l’emploi qu’on a occupé pendant 32 ans. Je me sens insulté et je sens que personne ne considère ce que j’ai contribué à la Laurentienne. »

François est un parmi 110 personnes qui se retrouveront sans emploi dans quelques semaines, et il n’est pas le seul à partir dans un contexte éprouvant. Des gens dont la carrière entière reposait sur cet emploi, des parents et même des parents en devenir comme Valérie Raymond, professeure au département d’études françaises qui ne recevra aucune indemnité (les papiers concernant son congé de maternité étaient signés et l’Université a fait volte-face), mais qui a accouché à la fin avril, perdront leur source de revenu, et ce, dans un contexte pandémique. La perte se fera certainement ressentir au sein de l’institution, car ces professeur.e.s étaient souvent des mentors, des sources de soutien et surtout, des gens inconditionnellement dévoués à leurs étudiant.e.s. 

La souffrance des restaurants et des cafés préférés des étudiants du Vieux

Le retour en présentiel des cégépiens n’est pas seulement attendu de ces derniers, il l’est aussi des commerces aux alentours du Cégep du Vieux Montréal qui attendent que leur jeune clientèle revienne les sauver d’une potentielle fermeture. Ce temps passé en distanciel représente un an de diminution importante des ventes pour les restaurants et les cafés entourant le Cégep.

« On fait à peine 12% des ventes. »

Guylaine Duchesne, propriétaire du Végo sur St-Denis

Le Resto Végo, un buffet végétarien offrant des options sans gluten et un rabais pour les étudiants, a vu ses revenus baisser comme jamais auparavant. La propriétaire, Guylaine Duchesne, partage une donnée troublante selon laquelle le restaurant fait à peine 12% des ventes habituelles depuis le début de la crise. Le commerce, dépendant des étudiants du Vieux et de l’UQÀM, a vu une légère augmentation dans les dernières semaines grâce au retour progressif en classe, sans toutefois décerner la médaille d’or à l’optimisme. En effet, sans de potentielles aides gouvernementales, madame Duchesne craint de ne pas pouvoir rembourser ses dettes si la situation persiste encore une année.

C’est avec un soupir de désespoir qu’un employé du Frites Alors! sur St-Denis nous affirme que la baisse des ventes depuis mars 2020 est considérable et maintenue. Les fameuses frites belges refroidissent dû à l’absence des étudiants qui trouvent habituellement un bon repas abordable dans cette friterie de renommée. Pas très loin de celle-ci, le Copper Branch souffre aussi de la pandémie. Ce n’est pas par hasard que les étudiants du Vieux sont réputés pour leur véganisme! Le restaurant végan attire donc ces jeunes souciés par les problématiques éthiques et environnementales : le propriétaire nous partage que les étudiants du Vieux constituent environ 75% de sa clientèle et que ce n’est que depuis la réouverture progressive des salles de classe, permise par le gouvernement québécois, qu’une augmentation de 5 à 10% de clients a été observée pour la première fois depuis des mois.

Toujours sur St-Denis, la Panthère Verte, une autre option végane attrayante aux étudiants, est temporairement fermée à cause de la perte de dynamisme du Quartier des Spectacles qui, évidemment, n’offre plus de spectacles. Un manque de personnel et la disparition des étudiants n’aident certainement pas et le propriétaire planifie attendre jusqu’à la mi-mai pour rouvrir.

«  n ne fait pas le tiers de ce qu’on faisait en 2019. »

gérante du Café Saint-Henri

Les cafés souffrent tout autant que les restaurants de l’éloignement forcé des étudiants. Les jeunes du Cégep, de l’UQÀM ainsi que les employés de la BAnQ constituent la clientèle du café Saint-Henri, situé à proximité de ces lieux. Il va sans dire qu’en plus de l’emplacement peu idéal du commerce, sans lumière entrante et caché dans la petite rue Émery, les affaires ne rayonnent pas plus depuis l’année dernière. Toutefois, la gérante est optimiste face à l’avenir et assure que les plans du nouveau propriétaire ne suggèrent pas l’abandon de cette filiale.

Le gérant du Second Cup se trouvant à la sortie du métro Berri-UQÀM indique que 80% de la clientèle pré-COVID est composé d’étudiants, mais que même avec la baisse significative des ventes, il ne s’inquiète pas pour l’avenir de la succursale, comme quoi les chaînes ont de bien meilleures chances de survie que leurs voisins indépenants.

Une université dans une situation financière sans précédent

Imaginez si le Cégep du Vieux Montréal annonçait des défis financiers extrêmes et que votre session était peut-être compromise. C’est un peu le cas des étudiants de l’Université Laurentienne de Sudbury. La finalisation de leur semestre d’hiver est assurée, mais l’avenir est incertain. L’un de ses étudiants, Maxime A. Cayouette, nous dit que les admissions pour la spécialisation en théâtre ont été brièvement fermées, ce qui l’inquiète aujourd’hui quant à la survie du programme. Le tout n’impressionne pas les étudiants qui placent en l’Université Laurentienne leur confiance et leur argent. Ce n’est pas que l’avenir des programmes francophones qui est mis en jeu, c’est aussi l’avenir de leurs étudiants et de leurs professeurs. Étant donné l’image d’instabilité que projette l’institution depuis quelques semaines, on peut s’attendre à une baisse drastique du nombre d’inscriptions aux semestres à venir, ce qui n’aidera certainement pas les finances de l’institution.

« […] toute cette histoire en plus de leurs (l’administration) décisions par rapport à l’Université de l’Ontario français ne me donne pas une jolie impression. »

Maxime A. Cayouette, 1e année de spécialisation en théâtre / mineure en mathématiques

Le 1er février dernier, l’Université Laurentienne de Sudbury s’est placée sous la Loi sur les arrangements avec les créanciers des compagnies (LACC) et s’est lancée dans une procédure de restructuration sous supervision judiciaire, restructuration qui risque d’être sanglante pour plusieurs employés. L’institution a rapporté un déficit d’environ 15 millions de dollars. Ce dernier a été causé en partie par la COVID-19, mais la pandémie est loin d’être la seule explication de l’ampleur des déboires financiers de cette université bilingue. Beaucoup de voix s’élèvent dans la communauté, et le rapporteur spécial nommé par la province y a fait mention, pour critiquer la mauvaise gestion de plusieurs années des financiers de l’université. Plusieurs pointent le doigt vers Dominic Giroux, qui de 2009 à juin 2017, occupait le poste de recteur et de vice-chancelier de l’université. Ce dernier avait lancé un plan ambitieux de modernisation du campus en construisant notamment de nombreux bâtiments. En effet, un rapport intérimaire obtenu par la Presse Canadienne montre que les déficits remontent jusqu’à 2014. D’un autre côté, nombreux sont ceux qui affirment n’avoir vu aucune amélioration après le départ de l’actuel président-directeur général de l’hôpital Horizon Santé-Nord et de l’Institut de recherche d’Horizon Santé-Nord (IRHSN), et ils pensent plutôt que l’administration de l’Université Laurentienne, tout comme le Conseil des gouverneurs, sont coupables depuis le début d’une mauvaise gestion des deniers de l’université.

Les professeurs continuent de travailler et leurs salaires sont garantis jusqu’au 30 avril 2021 grâce à un prêt DIP à 8% d’intérêt qu’a reçu l’administration. Toutefois, une insatisfaction des membres de la faculté se fait ressentir par rapport au traitement qu’ils subissent depuis février. Certains de ces membres dénoncent un manque de transparence de l’institution, surtout après la suspension de la Loi sur l’accès à l’information, suspension demandée par l’avocate de l’université et approuvée par le juge en charge de l’affaire. D’ailleurs, cet aspect de l’histoire semble aussi s’appliquer aux étudiants; Dominic Andre, un étudiant de l’Université Laurentienne en science politique, nous partage que « Nous les étudiants on paie des milliers de dollars à cette institution et on ne savait même pas ce qui se passait… il n’y a pas de transparence. »

Le plus inquiétant pour plusieurs demeure ce processus de restructuration qui semble viser en premier lieu l’identification des programmes avec les nombres d’inscriptions plus bas comme premières cibles de coupures. Les programmes offerts en français font partie de ces cibles, mettant à risque la possibilité d’étudier en français pour beaucoup d’étudiants francophones de la région. Les deux parties seraient perdantes si des programmes francophones fermaient, puisque l’Université Laurentienne bénéficie d’une subvention annuelle de 12 millions de dollars du Programme des langues officielles en enseignement du ministère du Patrimoine canadien. Le Regroupement des professeur.e.s francophones (RPF) demande dans un communiqué de presse adressé au recteur de l’université de profiter de cette subvention pour renforcer les programmes en français, et ajoute que « … les programmes universitaires de langue française à Sudbury devront bénéficier d’une autonomie décisionnelle et financière afin qu’ils soient gérés par et pour la communauté francophone du Moyen-Nord. » 

Ce n’est pas la première fois que la fragilité des institutions qui nourissent la francophonie ontarienne se manifeste, et ce, encore moins au sein de l’Université Laurentienne. Il y a deux ans, Dominic Andre a vu les admissions à son programme (science politique en français) être suspendues par l’administration. Heureusement, certains professeurs ont eu la bonté de l’accueillir dans leurs cours, mais l’étudiant a quand même dû, malgré son choix de programme en français, suivre quelques cours en anglais.

Le plan de restructuration, le recours à la LACC (qui suspend de facto la convention collective des professeurs), va mener à la perte d’emploi de professeurs, et donc les conséquences se feront ressentir au-delà des portes de l’université. Ces personnes possèdent un pouvoir d’achat d’une certaine importance, ont des familles, et en perdant leur poste, l’économie de la ville de Sudbury risque d’en souffrir, sans compter la contribution économique des étudiants canadiens et étrangers. C’est pour cela, pour l’avenir des professeurs et des étudiants, ainsi que pour la communauté franco-ontarienne que cette situation est à suivre de près. Elle nous rappelle qu’au Canada, une université peut faire faillite, et qu’elle peut éventuellement fermer ses portes, à la grande surprise de plusieurs autres pays occidentaux dont les pays européens où les universités sont entièrement publiques.

La dictature bélarussienne d’aujourd’hui

Un citoyen bélarussien accepte de raconter son quotidien sous ce régime, sous lequel un simple maillot de bain d’une certaine couleur peut vous faire arrêter.  Alexandre Loukachenka est président du Bélarus depuis maintenant plus de 26 ans. Le 9 août 2020, il a été déclaré vainqueur des élections présidentielles avec 80% des voix. Or, une majorité de la population considère que c’est en réalité  Sviatlana Tsikhanouskaïa qui a gagné. C’est la raison pour laquelle depuis fin mai, les Bélarussiens descendent dans la rue pour manifester pacifiquement. Des dizaines de milliers de personnes ont été arrêtées et emprisonnées, et de très nombreux cas de torture ont été répertoriés. Pour sa sécurité, L’Exilé a décidé de conserver l’anonymat de notre invité, que nous tenons à remercier pour cet entretien.

MD: Votre vie a-t-elle beaucoup changé depuis les dernières élections (tenant compte que ça fait 26 ans que Loukachenka est au pouvoir)?

La vie a changé dans le pays en général. Je vis sous la dictature de Loukachenka  depuis 1994, alors je connais la nature du régime, c’est-à-dire un régime  autoritaire gouverné par un dictateur nostalgique du régime soviétique. J’ai fait face à des répressions et j’ai été battu par la police anti-émeute bien avant 2020. Pour plusieurs Bélarussiens, les atrocités du régime et la vérité sur ce qu’est vraiment ce régime sont des découvertes,  car les répressions étaient plus ponctuelles et ciblées avant l’été 2020. La montée des répressions a été extraordinaire et sans précédent : plus de 30 000 personnes  ont été arrêtées et des milliers se sont vues accusées de crimes pénaux. Le gouvernement a déclenché une sorte d’état de terreur depuis environ six mois. Je connais personnellement beaucoup de gens qui ont été emprisonnés. Toute personne risque d’être emprisonnée, si, par exemple, les policiers trouvent dans son portable les traces de visites de sites d’information indépendants ou d’abonnement aux groupes de discussions critiques du régime. Les cas d’arrestations de personnes innocentes, battues et jetées en prison sont nombreux. Malheureusement, c’est devenu la normalité  et les conditions de vie dans lesquelles vivent désormais les Bélarussiens; celles de la terreur.  Toutefois, on observe une vague de solidarité – les gens s’entraident – et  une mobilisation formidable contre ce régime qui est apparue  même un peu avant les dernières élections. En mars 2017, des gens se sont mobilisés,  lorsque j’ai été battu et emprisonné par le moyen d’une collecte de fonds. J’essaie de faire pareil maintenant, en aidant financièrement. Ces fonds de solidarité (qui sont maintenant ciblés par la propagande du régime) sont  formidables et sont une preuve qualitative que le pays a changé. En termes de chiffres et de division du pays, on rigolait en disant que la dictature n’avait que 3% des voix, malheureusement c’était plus, environ le quart de la population  regroupant une minorité agressive et armée qui n’a pas de scrupule à utiliser la force (violence et torture) dans le but de préserver le pouvoir de ce dictateur  vieillissant.

MD: Dans le cas de Loukachenka, sa meilleure arme pour conserver sa place au pouvoir et le respect de son autorité est la terreur infligée à la population. Est-ce qu’on pourrait dire que la meilleure arme que possède la population est la solidarité et la mobilisation?

Pour les gens, la mobilisation et la solidarité sont très importantes et on est pourvus d’une sorte d’obligation morale d’être unis. Étant donné les victimes et les arrestations déjà faites, tout le prix déjà payé, on a pas le choix de se mobiliser. Je participe à presque toutes les manifestations (tous les dimanches), et on observe un élan important. J’ai beaucoup voyagé à l’extérieur et avant, en  rentrant au Bélarus, je remarquais que les gens ne se regardaient pas dans les yeux, mais ça change. C’est comme une révolution de dignité, les gens se regardent de plus en plus dans les yeux et regardent de plus en plus tout droit. On dirait la naissance d’une affirmation, comme si les gens se sont réveillés, et ça dépasse largement les gens de mon milieu. On pensait que les Bélarussiens  n’étaient pas capables de se mobiliser, qu’ils étaient trop tolérants, pas sûrs d’eux et qu’ils manquaient de respect de soi, mais aujourd’hui, j’entends les gens dire être fiers d’être bélarussiens. C’est une révolution des esprits.

MD: Vous avez fait quelques jours en prison, pouvez-vous nous en parler? 

C’est une expérience inoubliable. Ce système a hérité d’éléments du goulag soviétique ; pas de promenades (en une semaine je me suis promené une fois), on nous forçait à être assis tout le temps ou alors debout le jour, on n’avait pas de papier ni de stylo pour écrire, il y avait des restrictions alimentaires et la correspondance qui est garantie par la constitution n’arrivait pas. Des dizaines  de lettres m’ont été envoyées et j’en ai reçu trois ou quatre. Dans la soirée, ils passaient de cellule en cellule pour distribuer les paquets et les lettres venant des proches, et à un moment donné, ils m’ont montré plein de lettres avec mon nom écrit dessus (destinées à moi) et les ont jetées dans leur sac poubelle  devant moi. Pourtant, ce n’est rien par rapport à ce qu’on lit dans les rapports de gens sortis de prison. Ces gens ont fait face à la torture et à l’humiliation encouragées par le régime pour intimider les gens. Dans le secteur public  (entreprises/services publics, écoles, hôpitaux), qui occupe environ 70% de la main-d’oeuvre, les employés apprennent qu’ils vont être licenciés en sortant de prison. Ils sont jetés à la porte sans scrupule. Il n’y a pas de droit de travail et les syndicats sont peu nombreux et soumis. C’est pareil dans les universités, où des étudiants sont expulsés pour avoir participé au mouvement de résistance. D’ailleurs, une ancienne étudiante (22 ans) à moi est en prison depuis trois mois déjà pour avoir participé. Tout cela encore dans le but de faire peur.

MD: Selon vous, est ce qu’il y a espoir tant que les forces de l’ordre demeurent fidèles à Alexandre Loukachenka?

Il y a deux facteurs qui ont permis au dictateur de rester au pouvoir tout ce temps. Le premier est son emprise sur les forces de l’ordre qui lui sont loyales et qui sont d’ailleurs très bien payées par rapport au reste de la population.  Elles se sont vues promulguées dans des positions faisant que le pays est  maintenant dirigé par cette junte militaire et sécuritaire. Le premier ministre, Roman Golovtchenko, vient lui-même d’un soi-disant complexe  militaro-industriel, et quelques ministres viennent des services secrets. La loyauté de ces forces a été bien préparée par le régime qui fait tout pour tirer des leçons des révolutions pacifiques et surtout de la révolution d’Euromaïdan en Ukraine en 2013-2014. Le deuxième facteur est le soutien de la Russie. Malgré les histoires  de conflits personnels entre Loukachenka et Vladimir Poutine, ce dernier n’a pas d’autre choix que de soutenir le dictateur biélorusse. Ils dirigent des  régimes similaires et Poutine  craint voir cette révolution démocratique populaire au Bélarus mener à un changement de régime au pays, puisqu’il a peur que le changement démocratique signifie un éloignement du Bélarus et de l’emprise russe sur celui-ci. Cette emprise est importante pour lui parce que c’est le premier pas vers le redressement de l’empire auquel Poutine continue de rêver.

MD: Est-ce que vous croyez que l’intervention d’acteurs extérieurs pourrait aider à mettre fin à cette crise? 

Je ne dirais pas intervention, car cela implique une intervention militaire. Ce qui aiderait réellement, c’est la solidarité et l’attention. À travers le monde, la démocratie s’installe dans des conditions internationales favorables. Par exemple, il a fallu l’intervention militaire américaine pour que l’Allemagne nazie devienne une démocratie, et ce fut pareil pour le Japon. Ce ne sera pas le cas au Bélarus, car c’est à son peuple de se débarrasser de la dictature et compte tenu du potentiel militaire de la Russie, cette dernière ne laissera pas une telle intervention se produire. L’attention, la solidarité, l’aide (surtout aux personnes réprimées) et des sanctions contre le régime, tout cela est très important. D’ailleurs, il n’est pas seulement question de la solidarité internationale, mais aussi d’ordre interne pour chaque démocratie : qu’elles soient respectueuses d’elles-mêmes, car on ne peut pas permettre que de telles atrocités se produisent dans n’importe quel coin du monde, y compris au centre de l’Europe, ce qui est d’autant plus bouleversant.

MD: Si Loukachenka se tourne vers Vladimir Poutine pour aider à mettre fin à cette crise, y a-t-il raison de craindre une mise en jeu de la souveraineté et de l’indépendance biélorusse? 

Loukachenka a bâti son régime à l’aide de la Russie et en tentant d’éradiquer l’identité, la langue, la culture, et l’histoire  bélarussienne  pour des prix plus bas du pétrole et du gaz russes. En quelques sortes, il vend l’indépendance bélarussienne depuis 1994. Le dictateur, un Bélarussien  soviétique, est nostalgique de l’Union soviétique et a même dit à plusieurs  reprises que Moscou est sa capitale. Il est déjà très ancré et lié à la Russie et  Poutine l’a toujours soutenu, même qu’il a donné un prêt au Bélarus, en août dernier, pour rembourser un ancien prêt. On sait que les Russes ont fourni des armes pour combattre les manifestants et qu’ils étaient prêts à intervenir. Il y avait d’ailleurs des voitures blindées le long de la frontière entre le Bélarus et la Russie dans les mois d’août et de septembre.  Certains journalistes de la télévision étatique ont démissionné, et ce sont des Russes de Russia Today qui les ont remplacés. La télévision est l’instrument majeur de propagande russe et si on suit ce que disent les chaînes de télévision dit sur les évènements au  Bélarus, on semble comprendre que c’est toujours l’Occident qui tente de bouleverser la tranquillité dans le Bélarus fraternel. Pour le Kremlin, le Bélarus  indépendant n’existe même pas. D’après lui, nous ne sommes pas une nation indépendante, alors il vaut mieux un despote loyal au Bélarus qu’un pays indépendant qui deviendra neutre et qui développera des relations plus égales avec la Russie, ainsi que des relations avec d’autres pays du monde et donc de la communauté démocratique. En sachant que nous partageons une frontière commune avec des pays de l’Union européenne, le Bélarus a un potentiel  important d’améliorer ses relations avec le monde démocratique.

MD: Quand on parle de disparitions lors de manifestations pacifiques outre les six personnes tuées du 9 au 11 août 2020), elles seraient où maintenant? Encore en vie? 

Très vraisemblablement, ces personnes ont été tuées et la police a réussi à cacher leur mort, autrement, on aurait pu les trouver dans les prisons. Les proches des victimes ont peur de déclarer leur disparition. Une conversation  enregistrée secrètement du ministre adjoint de l’Intérieur a été rendue publique dans laquelle il a reconnu que l’État a nié avoir tué la première personne officiellement reconnue morte pendant les manifestations, Alexandre Taraïkouski. Ça prouve qu’il y avait d’autres cas similaires.  L’enregistrement dévoile aussi que la police agit en fonction des ordres de Loukachenka, qui les protège personnellement de toute responsabilité.  Évidemment, ils font tout pour tenter de cacher ces morts. Le but est de mettre de la pression sur les proches. Un autre exemple est celui de  Mikita Kryŭtsoŭ  dont le corps a été retrouvé à Minsk. Les autorités  prétendent qu’il se serait pendu. Des plaintes ont été déposées pour violence et torture, mais aucune enquête n’a été menée (ils ne le peuvent pas), ce qui signifie une politique délibérée.

MD: On parle souvent de Sviatlana Tsikhanouskaïa comme étant « l’espoir de changement », la voyez-vous de la même manière? 

Sviatlana est devenue un symbole de la résistance. Devenue présidente par défaut et entourée d’une équipe, plusieurs lui font confiance et elle a su devenir une véritable personne politique qui incarne les aspirations des Bélarussiens. Nombreux sont ceux qui la voient comme une véritable présidente, et oui, elle a gagné les élections. Tsikhanouskaïa fait tout son possible, mais son exil complique les choses. Elle arrive tout de même à attirer l’attention de la communauté internationale sur ce qui se passe au Bélarus et mobilise le soutien des Bélarussiens ce qui est très important. Elle est récemment intervenue au Conseil de sécurité de l’ONU grâce au soutien de l’Estonie qui en est membre non-permanent. Tsikhanouskaïa est la personnalité politique qui a le plus de légitimité au Bélarus et elle a un potentiel  important pour précipiter le changement au sein du pays. Elle a fait appel à une  grève générale qui ne s’est pas produite, en partie parce que les gens ont peur : la chasse aux gens a eu un certain effet.

MD: Est-ce qu’il y a beaucoup de dénonciations entre les gens? 

Ce n’est pas généralisé, mais il y a des cas. Des cas où les voisins portaient plainte contre quelqu’un ayant mis le drapeau national, blanc rouge blanc, sur son balcon ou dans son appartement. Ça a mené à des arrestations. Ce n’est pas qu’à Minsk, ça s’est même passé dans un certain nombre de villages. Ce sont des cas de délits administratifs alors ce n’est pas encore criminel, mais les forces de l’ordre arrivent souvent le vendredi, arrêtent quelqu’un, le gardent en prison le weekend et quand la cour se réunit le lundi, elle inflige une amende. Une mère de 5 enfants, dont 4 mineurs, a été arrêtée récemment et elle a passé le weekend en prison (il n’y a plus de droit, mais selon le droit en place, il est interdit d’emprisonner une femme d’enfants mineurs pour un délit administratif). Mais en général, il y a plus d’entraide entre les voisins que de dénonciation. On a malheureusement des Bélarussiens possédant une mentalité rudimentaire soviétique et agressive qui n’acceptent pas le fait d’être dans la minorité, toutefois, ils tiennent le pouvoir avec l’aide de l’appareil de l’État.

MD: Avez-vous des histoires et/ou des exemples pour nous donner une idée de ce qu’il se passe au Bélarus? 

Une situation stupide : une personne arrêtée et mise en prison quinze jours pour avoir mis le drapeau du Japon (rouge et blanc, mêmes couleurs que le drapeau national protestataire) sur son balcon. À ce point, on aurait pu mettre le drapeau canadien! Même des chaussures ou des maillots de bain blanc rouge blanc ont causé du trouble! Les forces de l’ordre exécutent les ordres aveuglément. Une simple feuille blanche dans une fenêtre ou sur un balcon peut mener à une interpellation. Des gens ont mis un tissu blanc avec le mot « drapeau » dessus et ça aussi ça les énervait. Il y a une campagne  d’arrestations, mais en août-septembre à Minsk, presque un balcon sur deux était orné du drapeau national (rouge et blanc), ce n’est plus le cas. Aussi, on n’arrête pas les mineurs en général ; désormais les forces le font. Un jeune a été inculpé pour avoir participé dans les troubles d’ordres publics et ils attendent ses 18 ans pour l’accuser : ce sera une accusation a  posteriori.  Récemment, le procès d’un mineur qui a organisé un réseau d’information sur les officiers anti-émeutes s’est produit. N’importe quoi peut arriver en cour  maintenant et on ne peut rien faire pour l’instant par rapport à tous ces procès. Près d’un millier de citoyens ont été accusés  de crimes et il y a près de 250 prisonniers politiques. Il y a des Bélarussiens  condamnés à quatre/cinq ans de prison pour violence contre un agent de police, quand souvent ils ne faisaient que se protéger. Des procès fermés dans lesquels on ne sait même pas de quoi ils sont accusés se font aussi. On connaissait déjà le manque d’état de droit, mais désormais le droit n’existe pratiquement plus et les décisions juridiques sont politiquement motivées. Pour l’instant, on a un régime réactionnaire qui continue à chasser les gens et à les emprisonner. Les procès commencent, les emprisonnements sans procès et sans condamnation aussi depuis fin mai  comme le mari de Tsikhanouskaïa. J’ai un ami qui a été arrêté avec son frère, et leur détention provisoire est constamment prolongée sans aller en cour. Le système judiciaire est soumis au dictateur et les juges ne font que tamponner les décisions qui sont déjà prêtes. Parfois les juges ont refusé ou ont infligé des condamnations moins sévères, mais en règle générale malheureusement, les juges sont marionnettes du régime. On peut rigoler mais ça pourrait m’arriver  demain. Parfois je regarde les voitures passer et je pense c’est peut-être pour moi. On ne veut pas quitter le pays, alors on espère que ça va changer, car les gens sont supers ici et j’espère que ça ne va pas tenir longtemps.

MD: Sentez-vous que vous êtes surveillés et si oui, est-ce que vous vous censurez (ex. sur les médias)? 

Techniquement, toutes les conversations téléphoniques sont enregistrées, s’ils veulent avoir quelqu’un et trouver des pistes, ça peut arriver à n’importe quel moment. Ils peuvent même inventer un cas et faire une accusation juste comme ça. Ils peuvent trouver n’importe qui. Je limite mes commentaires depuis un certain temps, car je pourrais dire des choses pouvant être vues comme un appel au trouble d’ordre public. Ils ont aussi des logiciels pour traquer les gens.

MD: Comment espérez-vous voir devenir le Bélarus (à quoi ressemble votre Bélarus idéal)?

Le Bélarus est un pays basé sur le droit, un pays normal, avec un État qui protège et non qui chasse et qui intimide, un pays ouvert, qui a une démocratie  locale. C’est un pays de communautés locales, qui sont maintenant chassées par le régime en place. C’est un pays basé sur une vie locale très active, qui connait son histoire (l’empire soviétique et l’empire russe ont tout fait pour que les  Bélarussiens oublient leur histoire) qui est celle de la lutte pour la liberté, qui a eu des traditions démocratiques de longue date. Le Bélarus s’intègre avec ses voisins occidentaux (le pays possède une  histoire commune avec la Pologne et la Lituanie qui date de plusieurs  siècles). C’est une  démocratie européenne  qui bâtit des relations transparentes avec la Russie. C’est un pays basé sur l’esprit citoyen, la crédibilité, la foi mutuelle de l’État et des citoyens. C’est aussi un pays qui  regarde dans l’avenir et qui est basé sur la propriété privée qui fait tout pour que les gens puissent réaliser leur potentiel sans chercher à quitter le pays pour trouver un avenir meilleur. Tout cela est en ce moment un rêve, mais je sais qu’on a le potentiel pour y arriver. On a des gens formidables.  On peut aller dans cette direction.

Je clos cette entrevue en rappelant que le 7 février 2021 sera la Journée internationale de la solidarité avec le Bélarus. Je vous invite à continuer à vous informer sur la situation et à en discuter avec votre entourage.

Justice pour Joyce

Une manifestation regroupant un nombre important de personnes s’est tenue après la diffusion d’une vidéo troublante dans les médias. Sur son lit de mort, une mère de famille a enregistré le discours raciste de deux infirmières de Joliette. Malgré l’éclairage que cela a pu apporter sur le racisme au Québec, plusieurs sont mécontents des actions subséquentes prises par leur premier ministre.  

C’est à la suite du décès de Joyce Echaquan, une femme atikamekw âgée de 37 ans, que s’est organisé une manifestation à Montréal demandant justice. La mère de sept enfants a filmé ses dernières minutes le 28 septembre 2020, pour diffuser les insultes et les propos racistes de deux infirmières de l’hôpital de Joliette, alors qu’on lui avait administré de la morphine à tort. Le 3 octobre 2020, des milliers de manifestants masqués se sont réunis à la place Émilie-Gamelin pour réclamer la paix, la justice pour Joyce et la reconnaissance du racisme systémique au Québec.  

Entourés de robes rouges symbolisant les meurtres et les disparitions de femmes et de filles autochtones, des orateurs se sont prononcés avant que ne débute la marche. Le premier ministre du Québec, François Legault, ne fut pas épargné des reproches : il « ne reconnaît même pas le racisme systémique » a dénoncé le vice-chef du Conseil de bande de Manawan, Miaskom Sipi (Sipi Flamand).  

Selon la commissaire aux Affaires autochtones de Montréal, Marie-Ève Bordeleau, la reconnaissance du problème n’est guère suffisante : « Le racisme systémique, nous les autochtones, on connaît ça. […] Mais aucune action concrète n’a été faite pour réellement stopper le racisme. » L’atmosphère de la place Émilie-Gamelin s’est rapidement transformée au fur et à mesure que les orateurs parlaient. La preuve : la honte et la colère semblaient plus masquer les visages que le masque contrant la contamination. Sur les pancartes, on ne lit pas seulement « Justice pour Joyce », mais aussi « J’ai honte » et « Combien de Joyce cela nous prendra-t-il encore avant d’agir? ».  

Parés de pancartes, de tambours, de masques et de larmes, les manifestants ont marché à deux mètres l’un de l’autre en scandant des slogans tels que « Justice pour Joyce » et « Pas de justice, pas de paix ». Le groupe forma d’ailleurs un cercle autour de joueurs de tambours pour chanter un peu au coin des boulevards René-Levesque et Saint-Laurent. La mobilisation de tant de gens avait pour but de faire pression et de revendiquer certes, mais aussi de démontrer de la solidarité.  

L’évènement a duré quelques heures et s’est déroulé de manière pacifique et respectueuse des règles sanitaires en vigueur pour contrer la propagation de la COVID-19, un point appuyé par le Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) sur son compte Twitter. 

La mobilisation a eu lieu il y a déjà plus d’un mois et depuis, le niveau de satisfaction à l’égard des actions du gouvernement caquiste est plutôt bas. Plusieurs s’opposent à la nomination d’Ian Lafrenière à titre de nouveau ministre des Affaires autochtones, étant donné qu’il a occupé le poste de chef de la Division des communications à la SPVM, une organisation recevant souvent des reproches de discrimination envers les personnes racisées.  

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