Bizet

Invité : Yvan Perrier

Carmen (1875)

Au XIXe siècle (et pas seulement durant ce siècle, faut-il le préciser), le statut juridique des femmes est nettement inférieur à celui des hommes. La personne de sexe féminin est consacrée subordonnée au  Pater familias. Le Code Napoléon précise même ceci : «  La femme doit obéissance à son mari  ». 

Au XIXe siècle, un nouveau mot est créé en vue de nommer un mouvement social et politique qui revendique l’égalité entre les hommes et les femmes : le féminisme. Lors du soulèvement de la Commune de Paris, en 1871, les femmes se regroupent au sein de l’Union des femmes pour la défense de Paris. Elles jouent un rôle très actif pendant cette grande période d’agitation insurrectionnelle qui va du 18 mars au 25 mai 1871. Durant sa brève existence, la Commune procède à l’adoption de réformes progressistes exposées dans la « Déclaration au peuple français » du 19 avril 1871 qui, pour l’essentiel, vise une décentralisation de la République et l’attribution des droits suivants à toutes les communes (c’est-à-dire le pouvoir politique municipal) de France : vote du budget communal ; organisation de la magistrature ; de la police ; de l’enseignement ; recrutement de tous les fonctionnaires par élection ou concours ; administration des biens appartenant à la commune ; garantie absolue de la liberté individuelle ; de la liberté du commerce ; de la liberté du travail ; intervention permanente des citoyens dans les affaires de la commune et organisation de la garde nationale par l’élection des chefs [voir annexe 1, NDLR]. Ce que les leaders de la Commune de Paris de 1871 tentent de mettre en place se résume à ceci : détruire la société et le gouvernement traditionnels et les remplacer par une société nouvelle visant non plus « le gouvernement des hommes », mais « l’administration des choses par les hommes eux-mêmes », selon la terminologie révolutionnaire anarchiste et socialiste utopique de l’époque. Marx voit dans la Commune de Paris la première véritable révolution prolétarienne autonome. Cet événement historique confirme au départ l’émergence du mouvement ouvrier et de son idéal politique de la création d’une République sociale et montre également la détermination des femmes surnommées les « pétroleuses *» de voir enfin se réaliser l’égalité politique et sociale entre les hommes et les femmes.

Le 21 mai 1871, le gouvernement de Thiers lance ses troupes armées versaillaises à l’assaut de Paris. S’ouvre alors ce qui est connu dans l’histoire comme la « Semaine sanglante » qui va du dimanche 21 au dimanche 28 mai 1871. Le nombre de personnes exécutées sera très élevé. Entre 15 000 à 25 000, selon les différentes sources consultées. En 1872, le président de la République Adolphe Thiers déclare ceci : « La République sera conservatrice ou ne sera pas ».

Au lendemain de la Commune de 1871, un nouvel ordre moral se met en place : celui de la majorité conservatrice. Ce nouvel ordre vise une chose : effacer toute trace des passions qui ont conduit à l’insurrection de la Commune de Paris. Quatre années après l’écrasement sanguinaire de la Commune de 1871, le compositeur George Bizet et le librettiste Prosper Mérimée proposent au public parisien un opéra qui fera scandale en raison des sujets abordés dans cette œuvre (meurtres, vols, mensonges, contrebande, prostitution et surtout l’amour libre). Il s’agit de l’œuvre musicale et théâtrale Carmen dont nous allons vous entretenir au cours des prochaines lignes. 

Résumé de l’opéra Carmen

Carmen est un opéra-comique en quatre actes qui a été composé entre 1873 et 1875. La fin est tragique. L’histoire se déroule à Séville, en 1820. 

Carmen est une jeune bohémienne aguichante et séductrice. C’est une femme libre au tempérament rebelle. Elle est à l’origine d’une bagarre dans la manufacture de tabac où elle travaille. Le brigadier Don José est chargé de la mener en prison. Il tombe sous son charme et la laisse s’échapper. Pour l’amour de Carmen, il va tout abandonner : d’abord sa fiancée Micaëla et ensuite son métier. Il va rejoindre les contrebandiers qui se cachent dans la montagne. Don José sera littéralement dévoré par la jalousie. Carmen va se lasser de lui et elle choisira de se laisser charmer par nul autre que le célèbre torero Escamillo. 

Conclusion

Carmen est une œuvre lyrique toujours populaire. Elle est chantée et représentée dans plusieurs langues. Elle suscite de nouvelles interprétations et de nouvelles mises en scène qui, dans certains cas, font encore scandale aujourd’hui.

Pour notre part nous retenons de cette œuvre Carmen que c’est de l’émotion, de l’amour, des trahisons, des hors-la-loi et un crime passionnel, un féminicide. Il s’agit d’un opéra présenté pour la première fois en 1875 dans un contexte d’affirmation de ce nouvel ordre moral qui s’affirme et domine au lendemain de l’écrasement de la Commune de Paris de 1871. À ce moment, ce sont les monarchistes et les catholiques qui gouvernent et imposent leur ordre à la France. Il faut, selon eux, éliminer et éloigner le spectre de la Commune de 1871. La gauche radicale est invitée à fréquenter la messe du dimanche matin au lieu des cabarets et des cafés. Les fonctionnaires qui ont osé sortir du rang sont révoqués. Dans un tel contexte de morale étouffante, une femme libre de corps et d’esprit choque certaines spectatrices et certains spectateurs. La mort sur scène d’une femme qui pratique l’amour libre froisse certaines personnes étroites d’esprit. Le personnage de Carmen sera sévèrement attaqué. Le journaliste Oscar Commettant écrira, dans le journal Le Siècle, ce qui suit : « c’est une Carmen absolument enragée. Il faudrait la bâillonner et mettre un terme à ses coups de hanche effrénés en l’enfermant dans une camisole de force après l’avoir rafraîchie d’un pot à eau versé sur la tête ». Nietzsche aurait pour sa part écrit : « Cette oeuvre vaut pour moi un voyage en Espagne. […] C’est un exercice de séduction, irrésistible, satanique, ironiquement provoquant. C’est ainsi que les anciens imaginaient Eros. Je ne connais rien de semblable en (musique) ».

Nous partageons l’interprétation de Nietzsche au sujet de cet opéra de Bizet. Et c’est ainsi qu’il arrive parfois qu’une situation politique se métamorphose, en partie, en œuvre artistique. Voilà pourquoi l’art persiste dans sa mission de faire vivre et respirer la passion ! 

Annexe 1

DECLARATION DE LA COMMUNE DE PARIS. 

Au Peuple Français, Dans le conflit douloureux et terrible qui impose une fois encore à Paris les horreurs du siège et du bombardement, qui fait couler le sang français, qui fait périr nos frères, nos femmes, nos enfants écrasés sous les obus et la mitraille, il est nécessaire que l’opinion publique ne soit pas divisée, que la conscience nationale ne soit point troublée.

Il faut que Paris et le pays tout entier sachent quelle est la nature, la raison, le but de la révolution qui s’accomplit. Il est juste, enfin, que la responsabilité des deuils, des souffrances et des malheurs dont nous sommes les victimes, retombe sur ceux qui, après avoir trahi la France et livré Paris à l’étranger, poursuivent avec une aveugle et cruelle obstination la ruine de la grande Cité, afin d’enterrer, clans le désastre de la République et de la Liberté, le double témoignage de leur trahison et de leur crime. 

La Commune a le devoir d’affirmer et de déterminer les aspirations et les voeux de la population de Paris ; de préciser le caractère du mouvement du 18 mars, incompris, inconnu et calomnié par les hommes politiques qui siègent à Versailles. 

Cette fois encore Paris travaille et souffre pour la France entière, dont il prépare, par ses combats et ses sacrifices, la régénération intellectuelle, morale, administrative et économique, la gloire et la prospérité. Que demande-t-il ? 

La reconnaissance et la consolidation de la République, seule forme de gouvernement compatible avec les droits du peuple et le développement régulier et libre de la société. 

L’autonomie absolue de la Commune étendue à toutes les localités de la France et assurant à chacune l’intégralité de ses droits, et à tout Français le plein exercice de ses facultés et de ses aptitudes, comme homme, citoyen et travailleur. 

L’autonomie de la Commune n’aura pour limites que le droit d’autonomie égal pour toutes les autres communes adhérentes au contrat, dont l’association doit assurer l’Unité française. 

Les droits inhérents à la Commune sont : 

Le vote du budget communal, recettes et dépensés ; la fixation et la répartition de l’impôt, la direction des services locaux, l’organisation de la magistrature, de la police intérieure et de l’enseignement, l’administration des biens appartenant à la Commune. 

Le choix par l’élection ou le concours, avec la responsabilité et le droit permanent de contrôle et de révocation des magistrats ou fonctionnaires de tous ordres. 

La garantie absolue de la liberté individuelle, de la liberté de conscience et de la liberté du travail.

L’intervention permanente des citoyens dans les affaires communales par la libre manifestation de leurs idées, la libre défense de leurs intérêts : garanties données à ces manifestations par la Commune, seule chargée de surveiller et d’assurer le libre et juste exercice du droit de réunion et de publicité.

L’organisation de la défense urbaine et de la garde nationale, qui élit ses chefs, et veille seule an maintien de l’ordre dans la cité.

*Les « pétroleuses » est le terme utilisé pour qualifier ces femmes qui ont été accusées d’avoir employé du pétrole pour allumer des incendies lors des journées sanglantes durant lesquelles la Commune de Paris a été écrasée par les troupes de Versailles.

Les droits de la liberté

Ce texte a été écrit par une journaliste du webmagazine La Cerise du Cégep de Jonquière. Cette collaboration entre les Cégeps de Jonquière et du Vieux Montréal, a pour but de faire rayonner et de rallier la jeunesse québécoise qui s’intéresse au domaine des médias et de l’information. 

Invitée : Audrey Pigeon, La Cerise

Le classement mondial de la liberté de presse 2020 réalisé par Reporters sans  frontières (RSF) indique que le Canada a grimpé de deux positions face aux résultats de 2019. Ce qui est synonyme d’une meilleure liberté de presse au pays.  

Les efforts du Canada pour soutenir la liberté se font ressentir depuis son engagement en 2019 dans la protection de la liberté de la presse. En collaboration avec le Royaume-Uni, le Canada a mis en place la Coalition pour la liberté de la presse en juillet 2019. Cette coalition est une alliance internationale entre tous les pays voulant soutenir la liberté de la presse et voulant lutter en sa faveur.

« Des médias qui pensent librement et qui sont indépendants et respectés sont au cœur de toute démocratie. L’un ne peut exister sans l’autre. C’est pourquoi le Canada continue de défendre la liberté de la presse et de condamner toute tentative de l’étouffer. C’est également pourquoi, en collaboration avec les autres membres de la Coalition pour la liberté des médias, le Canada demande à tous les États de protéger l’accès à des médias libres et d’appuyer la libre circulation de l’information durant cette pandémie. »

Le premier ministre Justin Trudeau lors de sa déclaration à la Journée mondiale de la liberté de la presse.

Le Canada, en tant que pays démocratique, se fait le devoir d’assurer ce droit à ses citoyens. En fait, la Charte canadienne des droits et libertés protège les citoyens. Sommairement, un citoyen canadien qui s’exprime sans contrevenir aux limites ne peut pas se faire persécuter ou punir pour son geste. Qu’elles soient jugées comme abusives ou logiques, les limites qu’imposent les lois peuvent être contestées. Au Canada les limites sont, entre autres, imposées par les articles 318 à 320 du Code criminel. En vertu de ceux-ci il est donc illégal, même au nom de la liberté d’expression, pour une personne de conseiller le suicide à quelqu’un, de remettre en question des vérités ou des faits, d’inciter à la violence ou à la haine, de vandaliser des lieux religieux ou communautaires ou de produire du matériel pornographique avec des jeunes de moins de 18 ans.

 « La liberté d’expression au Canada n’est pas absolue. Elle connaît des limites, et c’est normal. On ne peut pas faire de la propagande haineuse, nier l’Holocauste, proférer des insultes et dire que c’est au nom de la liberté d’expression. Absolument pas. »

Karim Benyekhlef, professeur à la Faculté de droit de l’Université de Montréal.
 

Pourtant, chaque jour, des journalistes, des défenseurs des droits de la personne et des citoyens sont menacés, voire même battus. La liberté d’expression est pourtant un droit auquel chaque humain devrait avoir accès.

En tant qu’étudiante en journalisme, la liberté d’expression dans les médias, soit la liberté de la presse, m’inquiète. Un récent bilan de l’Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture (UNESCO) a sonné une cloche à mes oreilles. Comment se fait-il que le bilan de l’observatoire de l’UNESCO rapporte 894 assassinats de journalistes lors de la décennie 2010-2019 ? La majorité des morts ont eu lieu dans des zones qui n’étaient pas en conflit militaire. Ce même bilan confirme que 90% des journalistes étaient locaux. Donc, des journalistes assassinés dans leur propre pays. Un autre rapport publié par l’UNESCO, « Intensification des attaques, nouvelles défenses : derniers développements dans le combat pour protéger les journalistes et mettre un terme à l’impunité », expose que les journalistes sont de plus en plus victimes de violences, d’agressions et d’emprisonnements en lien avec leur travail. Plus de 90% des agresseurs de toutes sortes restent impunis. Selon Reporters sans frontières (RSF), à ce jour, il y a 267 journalistes et 120 journalistes citoyens emprisonnés. Des chiffres qui donnent des frissons. Des chiffres qui ME font peur. Femme, étudiante en journalisme qui rêve de travailler à l’étranger, comment dois-je interpréter ces données ? Doivent-elles m’inciter à changer de carrière ? Ce serait donner raison à tous ceux  luttant contre la liberté d’expression. Doivent-elles me convaincre d’essayer de faire une différence dans le monde ? Ce serait mettre ma vie en danger. J’ai souvent entendu dire que les mots étaient plus puissants que n’importe quelle arme sur terre. Pourtant, à l’instant même, lorsque j’apprends que 90% des crimes commis sur des gens ayant écrit des opinions ou des faits n’ont pas été punis, ce sont les armes qui me semblent beaucoup plus puissantes.

 « En ces temps sans précédent, nous devons redoubler d’efforts et faire front commun pour protéger la liberté des professionnels des médias, chez nous, comme à l’étranger. »

François-Phillippe Champagne, ministre des Affaires étrangères.

Les mots sont puissants, c’est vrai. La preuve : longtemps des livres ont été placés à l’index, et ce, pas plus loin que dans notre province. Des livres, rien de plus que des pages noircies de mots, ont été inaccessibles à la population pendant longtemps. C’est ici un bel exemple de censure, de limite à la liberté d’expression, dans un pays démocratique. Bien que l’index n’ait plus sa place en 2021, la censure, elle, a toujours lieu dans le domaine artistique. Peintres,  écrivains, chanteurs, humoristes et plusieurs autres jouent chaque jour avec les limites de la liberté d’expression. D’autres préfèrent se censurer afin de ne pas s’approcher de la limite de l’acceptable. Je ne jugerai pas leur choix, je vais simplement juger le fait qu’ils doivent faire un choix. Dans un pays où la liberté d’expression est si favorisée, comment se fait-il qu’un artiste doive imposer des limites à son art ? Un roman, une pure fiction, ne devrait-elle pas laisser la place à toute l’ampleur de l’imagination de son auteur ? Ici même, dans la province, des arrestations pour pornographie juvénile ont eu lieu en 2018, à la suite de la publication d’un roman. Yvan Godbout, auteur du livre Hansel et Gretel et Nycolas Doucet, le directeur général des éditions AdA, ont été arrêtés  peu après la publication de ce roman contenant une scène d’agression sexuelle sur une jeune fille de 9 ans. C’est une femme qui a porté plainte en début 2018, pour un passage trop explicite à son goût. Ce dit passage, d’une page, sur plus de 250, a fait l’objet d’une enquête et d’un procès devant la Couronne pour production et distribution de pornographie juvénile. Ce genre d’arrestation n’avait pas vu le jour au Québec depuis les années 1960. À la suite de l’analyse de ce cas, la tolérance de la population semble être une limite à la liberté d’expression. Si la tolérance personnelle est réellement une limite, comment savoir quels paroles, gestes ou écrits imposeront des conséquences ? C’est dans l’optique de ne pas recevoir de réprimandes que certains citoyens s’autocensurent et font preuve de prudence extrême.

« La liberté artistique est la liberté d’imaginer, de créer et de distribuer des expressions culturelles diverses sans censure gouvernementale, interférence politique ou pressions exercées par des acteurs non étatiques. »

UNESCO

Des faits, c’est ce qu’un journaliste rapporte. 
Une fiction, c’est ce qu’un roman représente.  
Des émotions fortes, c’est ce que l’art peut provoquer.
Des opinions, c’est ce que nous pouvons partager avec les autres. 
La liberté d’expression, la liberté de la presse et la liberté artistique sont des droits que nous avons.
Protégeons-les.

Mon journal de bord de mon voyage en Syrie

Dans cette nouvelle section désignée aux invité.es, nous vous présenterons des gens provenant de différents domaines qui traiteront de divers sujets.

Invité : Raed Hammoud

Photo : Leïla Sakhir

Mise en contexte : Du 23 novembre 2019 au 6 décembre 2019, il y a un peu plus d’un an jour pour jour, j’étais en tournage en Syrie avec mon équipe pour tourner la suite de T’es où Youssef, Les poussières de Daesh présentés le 3 septembre dernier sur les ondes de Télé-Québec. Durant ce voyage, j’ai pris des notes, une espèce de journal de bord dans lequel je décrivais chacune de mes journées. Je vous propose donc un carnet de voyage des 4 premiers jours suivant l’arrivée. Il est également pertinent de mentionner qu’une motion vient d’être adoptée à l’unanimité par l’assemblée nationale du Québec. C’est la députée indépendante Catherine Fournier qui en a fait un cheval de bataille suite à la pétition que nous avons fait à Ottawa durant l’été.

Jour 1

Après 17 h de vol, d’escales et des poussières, on atterrit enfin à Erbil, capitale espérée d’un état Kurde qui n’en sera sûrement jamais un. De haut, j’ai l’impression d’atterrir à Vegas : gratte-ciels (dans ces régions le ciel est plus bas), autoroute illuminée, ville immense et flammes de puits de pétrole. À l’atterrissage, les larmes de Layal (nom fictif) – qui a perdu son frère dans ces régions – ont vite fait de me rappeler que je ne suis pas dans la capitale du Nevada. Le douanier aussi :

Visage rond, yeux noirs, barbe taillée à la peau.

– Passport? Canada?
– Yes, yes.
– But where are you from?
– Montreal.
– Raed Abbas?
– Yes.
– You were born in Niger?
– Yes.

Sourcils froncés, entre le sourire et l’intimidation.

– Army ID please.
– Army? What army?
– You’re not a soldier?
– No…

À ce moment-là, je me dis que j’aurais peut-être dû. Il s’arrête à la page 31 du passeport.

– You know him?
– Euh… Forrest Gump?
– No it’s Terry Fox.
– Oh yeah, it’s Terry Fox, the story is told in the movie Forrest Gump.
– I love Terry Fox, he’s one of my heroes.

Je me dis que c’est une plaisanterie et qu’il veut savoir si je suis un REAL Canadian.  Il me raconte qu’il marche beaucoup et que son histoire l’a inspiré. Il me sourit, étampe ladite page et me dit : « Welcome to Erbil, capital of Kurdistan ». Merci Tom Hanks.

Dehors, le fixer (accompagnateur Syrien) Wassim nous attend. Moustache, beau gosse, propre sur lui-même. Syrien, il a quitté Qamichli durant la révolution, avant que Daesh n’arrive. Il a appris le kurde, le turc et l’anglais. On échange quelques mots. Ça lui fait plaisir de savoir que je comprends et je m’étonne d’avoir assez de vocabulaire pour engager une pseudo conversation avec lui. Comme tout bon vendeur de tapis qui se respecte – c’est un Syrien quand même – il nous explique pourquoi on a bien fait de solliciter ses excellents services, ce qui a le don de m’inquiéter davantage que son contraire. De toute façon, j’ai trop faim pour avaler sa salade.

Arrivée au Classy Hotel de Erbil. Spa, salles de gym, occidentaux dans la réception. Le genre d’ambiance qui me déprime. Les autres montent. J’en profite pour fumer une clope dehors (ou deux, ou trois) en faisant le tour du quartier. Au milieu du rond-point, la Vierge Marie grandeur géante. Je suis au beau milieu du nord de l’Iraq, les magasins sont décorées aux couleurs de Noël, Myriam (nom de la vierge Marie en langue arabe) surveille mon hôtel. Le monde et ses contrastes. Gab (le réalisateur), Van (le DOP) [Directeur de la photographie, NDLR] et Leïla (ma complice, sœur de Youssef) me rejoignent. Layal est restée dans sa chambre pour se reposer. On s’en va manger une espèce de poutine kurde, la sauce brune est remplacée par le yogourt, l’extra c’est du mouton, pas de la viande fumée. On mange, on rit et on rentre pour dormir quatre heures avant le grand départ vers la frontière syrienne. J’imagine la ville de Mossoul que l’on devra traverser. J’en rêve. J’en transpire.

Demain, ce sera sûrement plus chaud. Les frontières trouveront certainement mille et une façons de nous faire marcher. J’évite de trop y penser. De toutes façons, je pourrai toujours compter sur mon compagnon de route.

Terry Fox

Jour 2

On quitte Erbil à 6h du matin. Après deux heures de sommeil, je sais plus vraiment où je suis, mais je sais où on s’en va : direction la frontière syrienne, le point de contrôle kurde. Wassim, notre fixer, m’explique qu’on ne traversera pas Mossoul, à mon plus grand regret. Trop risqué. Je rêvais de voir cette ville, ne serait-ce que depuis la fenêtre d’un mini-van. Après 3h30 de route, on arrive enfin au poste-frontière.

Femmes, enfants, marchants, humanitaires et journalistes étrangers. Un joyeux bordel que les autorités kurdes parviennent tout de même à contrôler. Si tout semble rudimentaire à première vue, rien n’est laissé au hasard. Arrêt 1 : étampe, première grille. Arrêt 2 : étampe, 2e grille. Arrêt 3 : étampe, photocopies et discussion avec l’office de presse. Le bureau est dirigé par l’une des femmes les plus charmantes que j’ai eu l’occasion de voir dans ma vie. Ongles manucurés, châle sur les cheveux, parfum envoûtant et sourire charmeur. Je l’ai aimé le temps d’un instant, enfin je crois. Coup de foudre stoppé net par son assistant qui, en jetant les passeports de l’équipe sur la table, dit en kurde (le fixer nous l’expliquera juste après) : « ce ne sont pas des Canadiens! » Maudite identité. N’en déplaise au fossoyeur de cupidon qui se pensait ben drôle en nous questionnant, notre passage est tout de même approuvé. On poursuit vers l’étape 4.

Exit le Kurdistan irakien, Enter le Kurdistan syrien par un pont assemblé et rétractable selon les offensives. Ça doit être ainsi que Jésus a marché sur l’eau il y a deux mille ans, quelque part dans cette même région. Autre transport, autre passage obligé. Dans le bus, certains des plus beaux yeux que j’ai eu l’occasion de voir dans ma vie. Surtout ceux des enfants et de cette petite fille – elle devait avoir 4 ou 5 ans – qui m’a tant fait penser à ma nièce. Pas le temps de s’émouvoir, la directrice de l’office de presse côté syrien – Amira – n’a pas vraiment le même ton, ni le même look que son homologue irakienne. Comme quoi, les miroirs sont vraiment déformants…

Juste avant nous, deux journalistes américains freelance approuvent leur sortie de Syrie. Un mix entre GIs et braconniers. Tenues kaki, bottes Timberland, lunettes de soleil, barbes de plusieurs jours, peau sale bronzée par le soleil. Accent redneck, ils nous regardent de haut, parlent de leur « exploits », se moquent du manque de commodités (et surtout de bon alcool) dans le pays. Je les regarde sans broncher. Je leur aurais bien collé quelques baffes mais je n’aurais pas fait le poids. Les principes face à la réalité.

À notre tour : Amira n’est pas aussi sympathique qu’avec nos prédécesseurs. On comprendra plus tard, grâce à Oussama, notre fixer syrien, qu’elle n’a pas apprécié le fait que nous ayons les jambes croisées durant la discussion. Un manque de respect aux martyrs morts aux combats, dont les photos placardent tous les murs de l’édifice. On en apprend chaque jour sur la culture de l’autre et on s’adapte. Ça doit être ça au fond le « vivre ensemble ». Après deux heures sur des routes chaotiques dans un van bondé par les neuf valises de notre DOP (qui s’appelle aussi Van), on arrive dans la ville de Derek, au nord-est de la Syrie. Je dépose mes valises et je monte sur le toit de l’hôtel. Le soleil est indescriptible, la vue aussi. La beauté émerge de l’horreur, la lumière de la désolation. Sur la face Nord, la Turquie, sur la face Est l’Iraq. Le tout à vue d’œil sur un espace de quelques kilomètres carrés. On prend des photos, on est heureux! Et puis la déception : notre fixer nous apprend que j’ai eu l’autorisation de visiter le camp humanitaire d’Al Hol où se retrouve les nièces de Layal et Leïla, mais pas elles. Elles sont pourtant venues pour ça. Des barrières tombent, d’autres murs émergent. Je sens toute la déception des filles. Mais on est là pour la traverser ensemble.

La frontière

Jour 3

Direction Qamishli, à 90 km à l’ouest de Derek, mais à deux heures de voiture compte tenu de l’état de la route et surtout des checkpoints. Il y en a un aux cinq minutes. Ils sont tenus par les Asayish, la police kurde de la « self-administration » kurde, reconnaissable par leur logo turquoise qui me fait penser à celui de l’ONU, les 4×4 neufs et le sourire en moins. Eux sont dans les rues, le YPG (branche armée du Kurdistan Syrien) au front. Les checkpoints sur les routes ici, c’est comme les arrêts à Outremont : tu ne comprends pas trop à quoi ils servent mais tu dois t’arrêter. Chaque fois, la même procédure : le chauffeur dépasse tout le monde, montre l’autorisation spéciale et dit « sposs » qui signifie « merci ».

Au programme, une entrevue avec le Dr Abdulkarim Omar, co-secrétaire kurde aux Affaires étrangères du Rojava. Le Rojava, c’est le nord-est syrien, zone peuplée d’une majorité de Kurdes, minoritaires dans le reste du pays. Contrairement aux indépendantistes de chez nous, ils ne veulent pas la séparation de la Syrie, juste une reconnaissance officielle dans un état fédéral. Le centre serait Damas, eux seraient auto-administrés. On est loin du compte, mais c’est leur but final.

Rendez-vous dans un bureau très officiel. Arrivée, café, shai, biscuits, discussions, explications, descriptions du projet, accord tacite, entrevue. C’est long, très long. Je pose la première question déjà épuisé. Le ton est officiel, loin de ce que je recherche, mais on n’a pas le choix. En même temps, je me rends compte – tout en étant bien conscient de la propagande qui se cache derrière – de l’importance des kurdes dans la guerre à Daesh. Sans eux, c’en était fini de la Syrie dans une certaine mesure. On repart un peu pantois de l’entrevue qui n’a jamais décollé (M. Omar avait une conjonctivite à l’œil et était très soucieux de son apparence). J’ai tout de même réussi à le faire rire quand je lui ai dit : « vous avez vu mes cernes? ». Il a accepté de nous appuyer dans notre démarche.

Contrairement aux médias habituels, nous sommes cinq en tout. C’est beaucoup. De plus, nous avons avec nous deux tantes qui veulent voir leurs nièces. C’est ce qui complique toutes nos démarches. En même temps, on n’avait pas le choix : les humanitaires ne rentrent plus au camp d’Al Hoj. Trop dangereux. Alors le seul moyen pour elles, et pour nous, c’était de les faire passer pour des « journalistes ».On a joué cartes sur table comme tout le monde nous l’a conseillé : avec les Kurdes aucun mensonge, sinon c’est mort. Je sais, côté objectivité on repassera.

C’est la mise en garde que j’évoque depuis le début du projet lancé dans un resto de Montréal par une nuit d’hiver en janvier 2019. Mathieu le producteur, Gabriel le réalisateur et moi, nous avions accepté d’accompagner Leïla dans son deuil et de l’épauler coûte que coûte après qu’elle nous ait annoncée la mort de son frère Youssef. C’est le minimum que nous pouvions faire. Je lui dois ça. Et de toutes façons je me suis fait à l’idée : un documentaire, c’est aussi un geste politique. J’ai choisi mon camp.

En sortant de la rencontre, les filles ont le cœur plus léger. Moi aussi. On voit un peu de lumière dans ce sombre décor. Elles devraient avoir accès au camp… Avant de partir, on remercie chaleureusement le bon Dr Omar pour son accueil et son aide.

« Sposs »

Jour 4

Levé à six heures du mat’. Le réveil n’a pas sonné que j’ai déjà les deux yeux grands ouverts. Faut dire que les ronflements de Gab ne m’aident pas beaucoup. Il a vu ma tête et m’a promis une chambre à part dès le soir même. J’apprécie. Mais pas le temps de ronfler pour l’instant, on a une journée chargée.

Grâce au bon Dr Omar, on a l’accès à la prison de Qomishli. 5000 prisonniers parmi lesquels se trouvent deux Canadiens. Dur de dire s’il y en a plus. Les anciens de Daesh mentent sur leurs origines et sur leurs noms la plupart du temps. On nous installe dans une salle au deuxième étage tapissée de bleu sur des tapis jaune. Le décorateur en a sûrement fumé du bon. Le plus étrange, ce sont les deux moineaux en cage. En les entendant chanter, je comprends l’utilité de les enfermer, c’est une douce musique qui permet de s’évader du décor délavé, l’espace de quelques notes.

Tête à tête avec le directeur de la prison. Le genre d’homme qui pourrait jouer le rôle du méchant dans un film de James Bond. Mais son coeur est tout autre. Une âme d’une profondeur, d’une gentillesse et d’une humanité infinie qui détonne avec son physique. Je tremble quand j’apprends qu’il est plus jeune que moi. Surtout quand il explique que la prison a été attaquée deux fois dans les deux dernières semaines. Une moto piégée repérée avant qu’elle n’explose, suivie d’une rafale de balles pour avertir les détenus. La ville de Qamishli est remplie de cellules « dormantes ». La guerre n’est pas finie, elle n’est pas loin. Les stigmates et les drapeaux de Daesh encore gravés sur les murs en témoignent. Les habitants n’ont pas eu le temps de tout effacer. Ou ils n’ont pas voulu.

Après une longue discussion, ils nous ouvrent enfin les portes vers les détenus canadiens et afghans, tel que nous l’avons demandé. Layal pense que son frère – s’il est vivant – s’est peut-être déclaré comme Canadien. Comme il n’y a aucune trace des deux corps, l’espoir demeure. C’est le plus dur pour elles : faire le deuil sans preuves physiques ou matérielles. Leïla, qui a mis le voile pour l’occasion, par « respect », rentre dans une salle à part pour les voir. D’un geste du doigt, elle doit indiquer ceux que nous souhaitons interroger. Nous l’attendons dans une autre salle d’où nous pouvons la voir. On ne comprend pas grand-chose. Elle m’expliquera plus tard qu’ils étaient tous à genoux la tête baissée, tels des animaux. J’ai eu la même impression, un mélange entre Abu Grahib et l’esclavage. L’exploitation, le pouvoir, ça doit être ça. Elle revient dans notre salle un peu choquée. Un premier détenu rentre, combinaison orange, tête baissée, escorté par un garde qui le tient par le collet.

Je ne savais pas comment j’allais réagir face aux djihadistes. Ils sont là parce qu’ils ont participé à l’ultime bataille de Baghouz. Ils sont restés jusqu’au bout. Ils ont certainement tué, violé, massacré. Et pourtant, en voyant ses yeux, son corps maigri par le manque de nutrition, les marques d’hématomes sur ses jambes, ses mains tremblantes en raison du froid, j’ai eu pitié. J’ai eu de l’empathie pour lui. Surtout lorsqu’il s’est excusé de trembler autant à cause du froid. C’est vrai que c’est gelé ici. Avec nos manteaux, nos couvertures et le chauffage intermittent on gèle, je n’imagine pas comment ça doit être avec une simple combinaison orange sur le corps. J’ai eu pitié, je ne pensais pas en avoir autant.

Droit dans les yeux, il nous a parlé avec le sourire en plongeant ses yeux dans les miens. Ça m’a déconcerté. Ne sachant pas trop quoi faire on lui pose des questions en rafale jusqu’à ce que le fixer intervienne et dise : « guys, you have to explain what you’re doing ». C’est là que ça m’a fait le plus mal. Le gars a couru quand on lui a dit : « your guys are here ». Il nous a dit qu’il pensait que c’était le gouvernement qui venait (enfin) le chercher. Déçu de savoir qu’on était des journalistes, il nous a dit : « I don’t want to do the interview, do I have a choice? ». On lui a dit qu’on respecterait sa volonté… Ça a facilité la conversation, à micro fermé. Mais ça ne le fera pas sortir de sa cage.

Le moineau

Photos : Raed Hammoud

Mot de la rédaction

Chers lectrices et lecteurs,

Il nous fait un grand plaisir de vous présenter la première édition de L’Exilé, le nouveau journal étudiant du Cégep du Vieux Montréal. Après quelques années d’absence, il était temps de rouvrir le journal. Malgré la crise pandémique dans laquelle nous vivons et la formule à distance des cours académiques, nous voulons vous offrir un organe médiatique qui permet de rallier les étudiants du CVM. Nous publierons un contenu diversifié qui vous permettra de découvrir et réfléchir sur différents sujets. Nous sommes des étudiants intéressés par le domaine des médias qui veulent apprendre, comprendre et partager. La curiosité, l’audace et l’ouverture d’esprit sont au cœur de nos principes. C’est un honneur pour nous de vous avoir comme lectrices et lecteurs pour cette première édition.

Bonne lecture!

L’équipe de L’Exilé.

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