Soigner la technologie? : Le nouveau cahier d’enquêtes du collectif Stasis

Collaboration écrite avec Marianne Dépelteau

Stasis est un groupe d’enquête qui approche des phénomènes et des acteurs sociaux pour faire une mise en commun de la pensée. Des militants.e.s, des universitaires et d’autres citoyen.ne.s actifs.ves se sont rencontré.e.s lors de luttes politiques et aujourd’hui, le réseau s’étend à l’international. Le mélange de la réflexion et de l’imaginaire est à la base d’organisation d’évènements, de séminaires et de publications annuelles comme le cahier d’enquête Soigner la technologie? publié en 2021 par ce même collectif et du GRIP-UQÀM.

Le collectif Stasis est un groupe qui enquête sur des enjeux sociaux politiques en faisant appel à la sociologie, l’anthropologie et la philosophie. Les membres se sont rencontré.e.s lors de luttes politiques, comme celle de la grève étudiante de 2012. Époque où les questions sociales demandaient plus de réponses, ils ont voulu démystifier d’importants enjeux de la société afin d’éclairer la prise de position que la population doit faire. C’est d’ailleurs de là d’où vient le nom de « stasis », qui évoque la guerre civile dans la Grèce antique, soit le conflit qui vient fragmenter la Cité selon les travaux de Nicole Loraux et Giorgio Agamben. « La continuation de l’état présent des choses, même s’il est dans une apparence de paix et de stabilité, c’est déjà la destruction de plusieurs mondesm, particulièrement au vu des ravages écologiques », mentionne Annabelle Rivard Patoine, membre du collectif. Stasis est la pour « fragmenter le voile unitaire sur ce qui se passe à l’échelle mondiale », dit son collègue, Nicolas Gauthier. L’État étant divisé, la population doit prendre parti pour avancer.

Par le biais d’évènements, de séminaires et de publications annuelles comme Soigner la technologie?, le collectif cherche à informer ses auditeurs.trices et ses lecteurs.trices sur les différentes luttes qui se font entendre et ce qu’iels devraient savoir à propos d’elles. D’ailleurs, dans son premier cahier, Stasis enquêtait sur le rapport au territoire et à la question identitaire, comme le fait de se questionner sur le territoire du Québec, alors qu’il appartient de droit aux Premières Nations.

Résumé des textes

La nouvelle d’Ève C., Anoptikon, lance le bal en plongeant le lecteur dans l’univers technologique montréalais et expose nos connexions aux rouages de capitalisme technophile. Olivier Lanctôt, deuxième auteur de ce cahier, tente de dévoiler les « techniciens de l’ombre » qui manipulent un texte caché, aspect du code informatique. C’est ici que sont présentés les daemons, invisibles et temporels, qui traînent notre vie technologique au travers de laquelle ils nous observent. Dans une même ligne d’idées, Samuele Collu et Jean-Philippe Bombay défendent la thèse selon laquelle certaines technologies servent comme arme au capitalisme pour modeler nos psychés et nous rendre dépendant.e.s. Une autre question posée par ces auteurs; « lui a-t-on déjà dit oui avant de pouvoir lui dire non? » Lena Dormeau et Coline Fournot tentent déjà d’y répondre en prenant comme piste de réflexion le consentement et son ambiguïté. Un retour aux daemons se fait en éclairant la violation du consentement par eux et par les appareils répressifs et/ou addictifs.

Stasis présente aussi une enquête sur les matières plastiques jetées dans l’océan et sur le ressenti humain face à cette situation avec l’article « (Re)médiations sepctrales : enquête holographique sur fonds diffus de matière plastique » par Marie Lecuyer. On retrouve aussi une entrevue en anglais avec Sabu Kohso qui parle du désastre nucléaire de Fukushima au Japon et l’article « L’existence capsulaire » de Ségolène Guinard parlant de l’utopie provenant des années 60 d’habiter à l’extérieur de la Terre et où les termes cosmopolitique et cosmicologie prennent leur sens. Enfin le carnet se termine avec un texte de Nicolas Gauthier et Annabelle Rivard Patoine, « Technique et histoire : au coeur de l’écoumène » qui « tentent de dévisager avec lucidité et effroi l’emprise des technologies sur le temps et l’espace », comme le mentionne l’éditorial de l’ouvrage, et qui reprend le titre d’un séminaire mené par le collectif.

Choix littéraires

Dans le cahier, les auteurs.trices se sont permis d’exploiter quelques formes de textes, comme le récit et l’entrevue, mais la plupart restent basé.e.s sur des références académiques et se rapprochent du niveau d’articles universitaires. À dire vrai, plusieurs auteurs.trices sont retourné.e.s aux études, ce qui a teinté leur écriture. En effet, on remarque que certains textes sont écrits en anglais et que les citations en anglais dans les textes en français ne sont pas traduites. Sans oublier qu’un vocabulaire inclusif avec des termes comme « iels » et « celleux » sont présents dans l’ouvrage. Des prinicpes qu’on utilise beaucoup plus dans les pratiques du milieu féministe. Cependant, voulant s’éloigner des codes littéraires et scientifiques universitaires, le collectif a misé sur « un ton plus éditorial et créatif », souligne Mme Rivard-Patoine.

Liens avec la science

En vue d’obtenir un plan plus large et dans la volonté d’éviter les limites de la méthodologie scientifique, le collectif tente de faire le pont entre le monde académique et celui du militantisme. L’interdisciplinalité est aussi transparente dans les textes, qui se basent tamtôt sur la sociologie, tantôt sur la philosophie politique, le tout appuyé sur une littérature plus militante et profane que scientifique. Quelques publications universitaires ont servi à nourrir la pensée des auteurs.trices, mais le vrai chef du processus créatif est l’imagination.

Le cahier d’enquête Soigner la technologie? est disponible en version papier dans certaines librairies montréalaises, dont Zone Libre, Le Port de tête, La Bouquinerie du Plateau et L’Euguélionne, librairie féministe. Un format numérique est également accessible sur le site Le Pressier. Un troisième cahier est à prévoir, mais le collectif ne s’est pas prononcé davantage.

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