La valise ou le cercueil

Quand l’Algérie, c’était la France

En 1954, l’Algérie française, c’est 9 millions d’habitants à 85%-90% d’Arabes et de Berbères ainsi que 10% à 15% de Français d’Algérie et de Juifs. Il est à noter qu’il y a une petite minorité chrétienne et beaucoup de Juifs dans la région avant l’arrivée de la France, le reste de la population étant musulmane. Les habitants d’origine européenne, qu’on appelle « Pieds-Noirs », habitent majoritairement en ville alors que les « Indigènes », comme on les appelait à l’époque, forment la majorité de la population rurale. Certaines villes sont très européennes à l’image d’Oran ou bien d’Alger que certaines sources qualifiaient même de « deuxième ville française par habitants ». De plus, l’Algérie n’est pas une colonie, mais bel et bien trois départements recouvrant l’actuel pays et intégrés pleinement à la France, d’où le célèbre slogan « L’Algérie, c’est la France ». Toutefois, l’Algérie ne peut pas être comprise qu’avec des statistiques, mais bien en discutant avec les différents peuples qui la composaient. Les personnes ayant vécu cette période ont quelque chose à raconter, loin du débat brûlant qu’on a l’habitude d’entendre. Le texte qui va suivre représente leur version de l’Algérie française.

Un monde sans Français

L’histoire de l’Algérie ne se résume pas à la guerre, bien qu’on en entende beaucoup parler. C’est avant tout une histoire de plusieurs peuples qui vivaient relativement bien ensemble. Un Algérien enseignant de mathématiques au secondaire installé depuis belle lurette au Québec, se rappelle que ses parents et son entourage lui racontaient l’Algérie avant l’indépendance. Il ne donnera pas son nom pour des raisons de sécurité. Ayant un an et demi au moment de l’indépendance, il a grandi dans la nouvelle Algérie, une Algérie sans Français. Toutefois, il raconte le rapport que les populations avaient entre elles. Est-ce qu’il y avait des tensions? Évidemment, mais la majorité des Français d’Algérie étaient des gens simples, travailleurs, qui s’entassaient dans les villes pour espérer trouver du travail. Ils étaient en moyenne 20% plus pauvres que leurs compatriotes en métropole et luttaient côte à côte pour les droits de tous les travailleurs, qu’ils soient Européens ou Indigènes. Certains, bien que pas très nombreux, ont même milité pour l’indépendance, surtout ceux de gauche et l’extrême-gauche. « Il y avait du ressentiment envers les autorités françaises, mais pas envers les gens, les Français.» Une fois l’indépendance acquise, la liberté et la tolérance promises par les indépendantistes du FLN (Front de libération nationale) ne vient pas : « Il y a eu une véritable chasse aux Français. On les pourchassait et on les tuait. Mais aussi envers les harkis, ces Algériens ayant combattus aux côtés de la France ». Presque tous les Français, ainsi que les Juifs, partent en 1962, laissant un vide dans ce nouveau pays que beaucoup regrettent, bien que quelques-uns soient restés, mais partiront pour beaucoup plus tard. Le FLN a aussi promis la démocratie, mais une bonne partie des Algériens ont l’impression de s’être fait confisquer leur indépendance. Une clique de militaires s’est installée au pouvoir, corrompant la société et ruinant son potentiel économique. De nombreux Algériens émigrent un peu partout dans le monde pour fuir le régime militaire et cet enseignant est l’un d’eux : « Ils ont promis qu’il y aurait des élections libres… on attend toujours », conclut-il.

Terre étrangère, la France

À l’époque, la communauté juive, qu’elle soit de souche européenne ou berbère, était forte d’environ 120 000 âmes. À l’indépendance, craignant de vivre dans un pays qui leur serait hostile, la quasi-totalité a fui en France avec les Pieds-Noirs. Aurélie Lacassagne, professeure de science politique à l’Université Laurentienne, compte dans sa famille un Juif d’Algérie. Ayant discuté plusieurs fois avec son oncle, elle est capable de fournir un témoignage vital pour la mémoire de ces gens-là. Il ne discute pas ouvertement du sujet, c’est trop sensible et la blessure n’a pas totalement cicatrisée.

Selon la politicologue Aurélie Lacassagne, la société de l’époque n’était pas idéale, certes, mais la cohabitation entre les différentes populations était bonne. Les populations non musulmanes n’étaient pas particulièrement plus riches que la majorité du pays : « Il y a des ouvriers, des paysans et une minorité de riches propriétaires. », dit-elle. Pour eux, l’Algérie, c’était la France. L’indépendance n’était pas une idée très populaire chez les Pieds-Noirs et cet attachement à la France va leur couter très cher. Déjà, la guerre a été traumatisante pour tous, car le monde paisible qu’ils avaient connu partait en fumée, mais il y avait de l’espoir de revenir à la cohabitation. Les jeunes hommes, obligés de se battre à cause de la conscription, ont été blessés au plus profond d’eux-mêmes tellement c’était une sale guerre. À l’époque, on ne parlait pas de guerre, d’ailleurs, mais de « maintien de l’ordre ». Cependant le gouvernement français, bien que victorieux sur le plan militaire, veut se débarrasser de l’Algérie, car elle coûte cher et jamais le sentiment indépendantiste ne pourra réellement disparaitre. En 1962, les accords d’Évian sont signés et l’Algérie accède à l’indépendance un peu plus tard dans l’année. Le lendemain de la signature entre la France et le FLN, des foules entières envahissent les quartiers européens des grandes villes et des villages. La chasse commence et les Pieds-Noirs et les Juifs partent pour éviter le pire. Plusieurs milliers de harkis et leur famille réussissent à partir, mais contrairement aux accords qui promettent une amnistie, 60 000 à 80 000 harkis sont assassinés dans les mois d’après. Des fanatiques de l’Algérie française, l’OAS (Organisation armée secrète), commencent à mener des attentats, et ce, même contre la France qui s’apprête à abandonner le pays. L’OAS ne veut pas d’une Algérie algérienne et le sang coule encore, comme si ce n’était pas assez. La cohabitation est définitivement impossible dans la nouvelle Algérie.

Arrivés en France, les réfugiés se rendent compte qu’ils ne sont pas vraiment chez eux. « Ils ont une identité troublée, parce qu’ils se définissent comme Français d’Algérie. En arrivant, ils étaient des étrangers, quelque part », ajoute Aurélie. Avec leur gros accent, on les perçoit comme des immigrants dans leur propre pays et ils entrent en « compétition » avec les travailleurs de la métropole. Plusieurs se regroupent dans les banlieues et la conscience de venir d’Algérie tout en étant Français se transmet de génération en génération. Au fil des ans, les vrais souvenirs s’estompent et laissent place à une version idéalisée de leur terre natale. Les nouvelles générations, nées en France, ne peuvent que se fier aux histoires de leurs aînés, n’étant pas nés là-bas et « les enfants des Pieds-Noirs ont été élevés dans ce mythe. […] C’est vu (l’Algérie) comme une terre idéale, promise. » Mme Lacassagne, quand elle pense à la possibilité d’un retour pour les réfugiés, dit : « J’ai l’impression que maintenant, l’idée du retour n’est plus là. Ça reste dans la tradition familiale, c’est tout ».

Ni Français ni Algériens.

Le port est plein à craquer. Des bateaux arrivent, puis d’autres viennent. Nombreux sont ceux qui espèrent traverser la Méditerranée le plus vite possible pour aller en France, là où le gouvernement a promis terres et maisons. Ils sont Pieds-Noirs, harkis ou bien Juifs. Partout dans le pays, on les pourchasse et il faut partir si l’on veut rester sain et sauf. La valise ou le cercueil.

Ce drame, plus d’un million de personnes l’ont vécu, au plus profond de leur chair. Pour eux, l’Algérie était leur maison, leur famille. Ils ont été manipulés par la France qui leur promettait de garder l’Algérie française, et brouillés par le FLN qui affirmait que leur liberté et leur égalité dans la nouvelle Algérie seraient garanties. Que des mensonges. On les a oubliés et laissés à leur sort. Quelques mois avant que l’Algérie devienne réellement indépendante, fêtant tout juste ses 18 ans, Gérard quitte son pays pour ne plus jamais y retourner. Ce Pied-Noir, qui habite au Québec depuis 1963, est très fier de son pays d’origine, l’Algérie française. Il se souvient très bien de cette période, étant parfaitement mature et conscient de ce qui se passait à l’époque. Beaucoup de Pieds-Noirs ont quitté leur pays étant enfants et en gardent un souvenir déformé. Lui, il travaillait et s’apprêtait à faire son service militaire lors de l’indépendance.

Comme les témoins précédents, Gérard affirme que les Pieds-Noirs menaient une vie très simple. Sa famille avait des pêchers, des cochons et s’occupait des champs, depuis leur terre natale de Mascara. La légende dit que le fameux maquillage vient de cette ville de l’ouest de l’Algérie, dit-il. Son père était militaire, ayant servi la France durant la Deuxième Guerre mondiale et la guerre d’Indochine, d’où il reviendra avec une maladie qui l’emportera, laissant Gérard orphelin de père à 13 ans seulement. Malgré tout, il fréquente l’école et il affirme que les populations vivaient dans des quartiers séparés, mais qu’il n’y avait pas de problème pour se mélanger au café ou à l’école : « On est 32 ou 33 élèves dans la classe, la moitié était des Arabes. Je parlais arabe avec eux […] Quand c’était l’Aïd et que les musulmans égorgeaient le mouton, j’ouvrais la fontaine pour pas que le sang coagule. Quand les petits se faisaient circoncire, ils portaient une djellaba blanche maculée de sang et ça m’avait interloqué, je posais des questions. C’est dans la religion qu’on me disait » dit-il en riant. Tout se faisait ensemble: les mariages, les enterrements, les fêtes religieuses, etc. Sa mère, quand elle a appris à cuisiner, a appris les recettes arabes et il n’a cessé d’en manger régulièrement jusqu’à son départ. Même au Québec, Gérard et sa femme, aussi Pied-Noir, allaient au Petit-Maghreb sur Jean-Talon pour acheter des pâtisseries : « Ça nous rappelait le pays », dit-il.

Mais s’il a dû quitter sa patrie et qu’il a atterri au Québec, c’est qu’il a été forcé de fuir l’Algérie. En 1962, l’Algérie s’apprête à devenir indépendante et les Pieds-Noirs comprennent vite que le FLN ne veut pas d’eux, en réalité. Sa famille a choisi la valise plutôt que le cercueil et ils se sont retrouvés en France. Pourtant, les Français, pour plusieurs, étaient hostiles aux Pieds-Noirs : « On a été mal reçus par les Français. Ils pensaient qu’on était riches à cause de l’étiquette qu’on nous donnait. Mais on est arrivés avec une seule valise, tabarouette! » Un peu plus tard, par un concours de circonstances, il se retrouve au Québec, âgé de 19 ans, il dira : « Je suis parti de la France, car c’est le pays qui a abandonné mon pays ». Quand il repense à l’Algérie, il la décrit comme un super pays, qu’il aimait, mais duquel il fut expulsé par les dirigeants qui ont exploité par la suite le peuple algérien. Elle avait un grand potentiel, mais les dirigeants sont si incompétents qu’il va même jusqu’à dire qu’avant, les bateaux arrivaient vides et partaient pleins, maintenant ils arrivent pleins et partent vides… Mais il a tourné la page de cette période, contrairement à beaucoup de Pieds-Noirs qui y pensent et qui souhaitent peut-être un retour pour y vivre leurs dernières années ou y être enterrés. La manière dont ils ont été accueillis en France les a empêchés de faire leur deuil de l’Algérie, ce qui a été plus facile pour Gérard vu qu’il a choisi le Québec. Cependant, l’identité de nombreux Pieds-Noirs reste quelque chose de flou, mais pas pour Gérard : « On ne peut pas se dire Algérien, l’Algérie d’aujourd’hui n’est pas mon pays. Mais quand on me demande si je suis Français, je réponds que non. Je suis Pied-Noir, avec honneur et dans la gloire ».

En 2022, les relations entre la France et l’Algérie vont sûrement se dégrader davantage, car cette année marquera le 60ème anniversaire de l’indépendance de l’Algérie. Les gens qui ont vécu ce traumatisme dans leur chair n’ont pas envie de rouvrir cette plaie. Des deux bords, les gouvernements vont probablement s’accuser et dénoncer le comportement de l’autre à cette époque. Les Pieds-Noirs et les Algériens ne peuvent qu’en souffrir. Il faut espérer que les gouvernements laisseront la parole aux personnes ayant vécu sous l’administration française et que les plaies se fermeront pour de bon. Et si un régime civil et démocratique finit par s’installer en Algérie, peut-être qu’un retour des Pieds-Noirs et une réconciliation seraient envisageables, qui sait? 

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