Le Haut-Karabagh, un conflit sans fin

Le 27 septembre 2020, de violents combats éclatent dans la région du Haut-Karabagh entre les séparatistes arméniens et l’armée azerbaïdjanaise. Encore une fois, les Arméniens et les Azéris se tirent dessus, « ça va se calmer », se disent beaucoup. Plus les jours avancent, plus la guerre devient inévitable. L’issue en est complètement incertaine. Cette région qui appartient officiellement à l’Azerbaïdjan est en fait contrôlée par des séparatistes arméniens qui souhaitent l’attachement du territoire à l’Arménie voisine. En effet, bien que reconnu comme une terre appartenant à l’Azerbaïdjan, le Haut-Karabagh; appelé Artsakh en arménien, est peuplé à 95%  d’Arméniens qui, naturellement, veulent rejoindre l’Arménie. Toutefois, le président azéri, Ilham Aliyev, ne l’entend pas de cette oreille. Les puissants voisins de ces deux pays du Caucase risqueraient d’intervenir et embraser la région dans un torrent de feu et de sang, comme en Syrie.

Allez-y, détruisez l’Arménie !
Voyez si vous pouvez le faire.
Envoyez-les dans le désert.
Laissez-les sans pain ni eau.
Brûlez leurs maisons et leurs églises…


Voyez alors s’ils ne riront pas de nouveau,
voyez s’ils ne chanteront ni ne prieront de nouveau.
Car il suffirait que deux d’entre eux se
rencontrent, n’importe où dans le monde,
pour qu’ils créent une nouvelle Arménie. « 

– William Saroyan (1908-1981), écrivain arméno-américain

 Le Haut-Karabagh, c’est ici, dans le Caucase :

Haut-Karabagh: les combats se poursuivent entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan.
Image: FranceTVinfo (VISACTU)

Il s’agit de la région en brun sur la carte et la zone orange est la zone occupée par l’Arménie et les séparatistes, mais qui n’est pas dans le Haut-Karabagh. Il s’agit également de zones à majorité arménienne, mais pas seulement. En effet, lors de la précédente guerre, à la dislocation de l’URSS de 1988 à 1994, l’Arménie envahit le territoire autour du Haut-Karabagh en réponse aux massacres d’Arméniens en Azerbaïdjan, car celui-ci est une enclave. Ce qui veut dire que même si le Haut-Karabagh rejoignait l’Arménie, ils ne seraient pas reliés par la terre. Les populations azéries et kurdes sont chassées de cette zone et les Arméniens des autres régions azerbaïdjanaises subissent le même sort. Le Haut-Karabagh et l’Arménie sont désormais connectés et forment, dans les faits, un seul pays. On se retrouve donc avec deux nations très homogènes ethniquement, puisque les minorités ont été expulsées, mais qui revendiquent des territoires de l’autre. La victoire d’un des deux camps aura forcément comme résultat des déplacements de populations et malheureusement d’horribles exactions, les deux communautés ne pouvant cohabiter désormais.

Les voisins

La Russie  est alliée militairement à l’Arménie, même si elle vend des armes aux deux pays. Ce qui veut dire qu’à partir du moment où le territoire arménien, excluant le Haut-Karabagh, est attaqué, la Russie se doit d’intervenir pour aider l’Arménie, mais seulement si les Arméniens appellent à l’aide. Pour les Russes, le conflit dans l’Artsakh est une humiliation, car il montre leur incapacité à régler les conflits de leur sphère d’influence.

Répartition des populations de langue azérie dans le Caucase et en Iran.
Image : Jacques Leclerc

L’Iran est musulman chiite, comme l’Azerbaïdjan, et, surtout, 13 millions d’Azéris vivent en Iran. L’Azerbaïdjan est en effet une ancienne province de l’empire iranien qui lui a été prise par la Russie dans les années 1800.  Officiellement, l’Iran est neutre, mais les pressions de sa population azérie pourraient bien influencer sa politique prochainement.

La Turquie est un pays turcophone et musulman, comme l’Azerbaïdjan. Mais les Turcs sont sunnites alors que les Azéris sont chiites, deux branches opposées de l’Islam. Toutefois, ils se définissent comme « un peuple, deux États » et la Turquie soutient totalement les Azéris. Il ne faut pas oublier l’importance économique de cette alliance, notamment lorsque le pétrole est en jeu. De plus, la Turquie considère les Arméniens parmi leurs pires ennemis et refuse de reconnaître le génocide, mais le sujet sera abordé plus tard.

Le début d’un carnage?

Le coût humain d’un affrontement entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan sera probablement catastrophique. Les deux armées ont des méthodes de combats obsolètes. Il n’y a qu’à voir l’équipement des soldats : Le casque emblématique de l’Armée rouge avec, dans leurs mains, des Kalachnikovs et de vieilles pièces d’artillerie semblent nous renvoyer dans les années 1980. Sauf que depuis l’URSS, la technologie a énormément évolué. Les missiles sont maintenant d’une précision chirurgicale et les drones sèment la peur dans l’armée, principalement arménienne. L’Arménie, avec ses 3 millions d’habitants et ses ressources naturelles bien maigres, fait face à un Azerbaïdjan bien différent de celui des années 1990. L’armée s’est modernisée grâce au soutien total des Turcs et le chaos politique qui avait permis aux Arméniens de vaincre en 1994 a fait place à un régime dictatorial et stable, déterminé à reprendre le Haut-Karabagh. Surtout, l’Azerbaïdjan possède d’immenses gisements de pétrole. L’argent qui en découle a permis au président, Ilham Aliyev, d’acheter une quantité impressionnante d’armes. Des mercenaires turcs et des djihadistes ont également été recrutés par les Azéris.

C’est la guerre!

On se retrouve le 27 septembre 2020. Dès que les coups de feu commencent à retentir, le Premier ministre arménien, Nikol Pachinian, décrète la mobilisation générale et la loi martiale. Les jours suivant le 27 septembre, les combats sont d’une extrême violence. Le 28 et le 29, les Azéris avancent, mais semblent être repoussés pour le moment. Le premier octobre, des drones apparaissent près d’Erevan, la capitale arménienne. Les 3, 4 et 5 octobre, les Azéris avancent près de la frontière dans le nord et percent le front au sud du Haut-Karabagh. Ils s’enfoncent loin dans le territoire. La capitale de la région séparatiste, Stepanakert, est bombardée. Grâce à la médiation russe, un cessez-le-feu est instauré.  Les bombardements continuent sur les villes du Haut-Karabagh, dont la capitale, mais aussi en Azerbaïdjan, à Gandja. Le 14, la trêve est définitivement oubliée et Ilham Aliyev proclame que des sites de lancement de missiles arméniens ont été détruits… sur le sol arménien. Pour la première fois, l’Arménie est ciblée et non plus le Haut-Karabagh, ce qui fait craindre l’intervention militaire des Russes. Toutefois, l’Arménie ne la demande pas, sûrement pour ne pas donner un prétexte aux Turcs de se mêler officiellement dans les combats. Dans les jours qui suivent, les Azerbaidjanais réussissent à s’emparer de toute la frontière de l’Artsakh avec l’Iran. Le premier ministre arménien a également dit qu’une solution diplomatique n’est plus possible désormais. L’armée azérie se prépare à monter vers le nord et couper l’Artsakh de l’Arménie.

En turquoise, les régions conquises par l’Azerbaïdjan en date du 31 octobre.
Image : Emreculha / Wikipédia

Qui a tort? Qui a raison?

Pour cette partie j’ai pu rencontrer un membre du Haut-Commissariat des Affaires de la Diaspora, dont la mission est d’entretenir les liens de la diaspora avec le pays, Léonardo Torosian, un Québécois d’origine arménienne. Grâce à lui j’ai pu recueillir le ressenti de la population, puisqu’il se trouve actuellement en Arménie. Pour lui, il clair que le conflit éclate pour permettre au président azerbaïdjanais, Ilham Aliyev, de renforcer son pouvoir. En effet, le régime est de plus en plus contesté et désigner un ennemi à abattre permet de faire oublier les défauts de la présidence. M. Torosian et tous les Arméniens ont conscience de la petite taille de leur pays et de leur population, mais cela ne les empêche pas de garder la tête haute et de croire à la victoire. Tous ont un proche au front et certains sont malheureusement en deuil. Malgré la balance qui semble pencher en faveur de l’Azerbaïdjan sur papier, le peuple arménien garde espoir. Il a trop souffert par le passé et trop perdu de territoires injustement qu’il n’abandonnerait jamais l’Artsakh, ce serait bafouer la mémoire de tous ceux qui sont morts pour leur patrie. Les habitants sont nombreux à avoir subi le martyr : « On n’a pas le droit d’abandonner l’Artsakh […] Pour les Arméniens, c’est une question existentielle. C’est une guerre totale. » me dit Torosian. La diaspora, composée de 8 à 10 millions de personnes, semble prendre ces phrases au sérieux, car les dons, les soins et les pressions sur nos gouvernements sont les moyens qu’elle utilise pour aider leur pays, mais surtout, avoir la reconnaissance que l’Artsakh est depuis toujours arménien et qu’il le restera.

Côté azéri, il est difficile d’avoir le ressenti de la population, la diaspora étant très peu nombreuse et le gouvernement censurant toutes informations relatives aux pertes et au conflit. Cependant, le peuple azéri semble confiant dans son armée. Pour eux, il s’agit de suivre le droit international et de reprendre la région où certains, minoritairement, vivaient. Les interviews disponibles un peu partout dans les différents journaux montrent un esprit de revanche par rapport à la dernière guerre.

Mais pourquoi tant de haine?

Peuples en Anatolie (Turquie actuelle) en 1914. Les Grecs feront l’objet d’un génocide en même temps, mais aussi les Assyriens, qui ne sont pas représentés sur cette carte. Au total, 3 à 3,5 millions de chrétiens meurent en 3 ans.
Image : Wikipédia

Constantinople, avril  1915. La ville qu’on appelle aujourd’hui Istanbul et qui est alors la capitale de l’Empire ottoman (Turquie avant 1923) est secouée par des centaines d’arrestations d’intellectuels arméniens . Ils sont envoyés dans les régions arméniennes de l’empire, dans l’est. Commence alors un horrible « nettoyage ». L’armée turque, aidée par la population musulmane de la région (turque, kurde, circassienne) traque les Arméniens qui sont à leurs yeux les infidèles ayant causé la situation désastreuse dans laquelle l’Empire ottoman se trouve. En effet, les minorités chrétiennes sont accusées d’espionnage pour le compte des ennemis des Turcs, principalement pour la Russie et le Royaume-Uni. Tous y passent. Les hommes sont envoyés dans des régiments de travaux forcés pour y construire des infrastructures militaires, souvent en plein désert , puis mitraillés. Les femmes, les enfants et les vieillards sont tués sur le champ, peu importe le moyen, après avoir servi de jouet à leurs tortionnaires et violés… Les Turcs font preuve de beaucoup d’imagination. Par exemple, on enferme les villageois dans une église et on y met le feu ou bien on oblige les Arméniens à se mettre en ligne et marcher dans le désert ou dans les hauts plateaux d’Anatolie orientale. Les trainards sont fusillés. Ceux qui arrivent à destination aussi de toute façon. Simple et efficace…

Ce déchaînement de violence emporte un peuple entier avec lui, un peuple plusieurs fois millénaire et le premier à avoir adopté la religion chrétienne. Entièrement? Non! Ce n’est pas la fin de l’Arménie. De l’autre côté de la frontière, dans ce qui est à l’époque l’empire russe et actuellement l’Arménie ainsi que le Haut-Karabagh, des millions d’Arméniens sont là. Ils accueillent les quelques survivants qui arrivent. Sur environ deux millions d’Arméniens ottomans, 1 million et demi seront massacrés en trois ans. Beaucoup fuient dans d’autres pays et formeront la diaspora.

Ce douloureux souvenir hante la mémoire de chaque Arménien. Beaucoup redoutent le deuxième acte de cette horrible pièce. Pour citer une dernière fois Léonardo Torosian et montrer l’état d’esprit qui règne chez ce peuple : « Si on ne gagne pas, ils vont nous détruire ». 

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