À qui la faute?

Photo : Geralt/Pixabay

« Je crois qu’on représente pas assez les minorités visibles à la télévision; et quand on le fait, on fait juste nourrir des stéréotypes ou on en parle négativement. » Voilà ce qu’un étudiant du Cégep du Vieux Montréal a affirmé lors d’une entrevue avec L’Exilé. Mais pourquoi y a-t-il ce manque de diversité, à cause de qui, et que doit-on faire pour y remédier?

Vous en avez probablement déjà entendu parler, les minorités visibles sont sous-représentées à la télévision québécoise. Ce phénomène n’est pas nouveau et ça fait plusieurs années qu’on en parle, même si le manque de diversité a en réalité toujours été présent depuis les débuts du cinéma et de la télévision au Québec. Même si les acteurs et actrices issus de minorités visibles sont de plus en plus présents à l’écran, il y a encore du chemin à faire. Selon un avis du Conseil des relations interculturelles du Québec réalisé en 2009, « Les membres de communautés culturelles constitueraient 26% des personnes présentées en heure de grande écoute à Télé-Québec, 11,5% à Radio-Canada, 7% à TVA. ». Il est important de noter aussi, que sur les 78 nominés au Gala Artis 2020 qui a eu lieu au mois de septembre dernier, seulement l’un d’entre eux était d’origine non-caucasienne, l’acteur et animateur Pierre-Yves Lord.

Pourquoi est-ce problématique?

Dans une situation comme celle-ci, connaître les faits est inutile si on ne comprend pas quel est le problème. Comme Denise Guilbault, directrice artistique de l’École nationale de théâtre, l’a si bien mentionné lors d’une entrevue pour Radio-Canada : « Si l’on regarde autour de nous, la société est multiculturelle. Si ce n’est pas ce que l’on retrouve sur les scènes, ce n’est pas représentatif de notre société ». Cette affirmation ne pourrait être plus véridique. Le cinéma, la télévision et le théâtre sont censés être les miroirs de notre société, alors comment peut-on s’identifier à ces œuvres si elles ne sont même pas représentatives de la diversité culturelle québécoise?

La sous-représentation des minorités visibles devient encore plus problématique lorsque l’on constate que les acteurs et actrices de milieu culturel sont parfois stéréotypés dans les rôles qu’ils se font offrir. Certains acteurs tels Angelo Cadet, Frédéric Pierre ou Didier Lucien se sont prononcés à ce sujet lors d’une entrevue dans La Presse. Ils ont affirmé se faire offrir de façon régulière des rôles de chauffeurs de taxi, rôles qui ne sont bien sûr pas autant proposés à des hommes de peau blanche. Un problème semblable a été évoqué par Noémie Leduc-Vaudry lors d’une entrevue avec Radio-Canada. L’actrice originaire d’Asie a révélé recevoir souvent des offres de rôles « d’asiatique », pour ensuite se faire mettre de côté parce qu’elle était grande et avait de gros seins, et qu’elle ne ressemblait donc pas à une « asiatique typique ».

En plus d’êtres complètement sous-représentées, les personnes venant de milieux culturels différents se font offrir des rôles stéréotypés par rapport à leur ethnicité. Ils sont donc pris au piège par un dilemme moral et éthique : refuser ces offres complètement absurdes et dénigrantes en espérant pouvoir faire avancer la cause, ou les accepter afin d’être capables de vivre de leur métier. On voit ici un espèce de cercle vicieux : plus ces acteurs et actrices acceptent des rôles qui renforcent les préjugés envers leurs ethnicités, plus la population québécoise se fera des préjugés sur eux.  

Cependant, il est essentiel de tenir compte d’un élément crucial en lien avec le manque de diversité culturelle à la télévision québécoise. Gideon Arthurs, directeur général de l’École nationale de théâtre (ENT) a affirmé, lors d’une entrevue avec Radio-Canada : « L’établissement a vu passer le taux d’inscription des personnes issues des minorités visibles au programme Interprétation – Acting de 9,2% pour l’année scolaire 2015-2016 à 15% pour 2018-2019 ». Il s’agit ici d’une hausse significative, mais les chiffres restent tout de même très faibles. Mais alors, comment expliquer le manque de diversité dans les inscriptions et dans l’industrie artistique, et qui faut-il blâmer?

L’artiste d’origine algonquine Samian s’est prononcé sur la question lors d’une entrevue avec Radio-Canada : « Les gens sont frileux quand vient le temps d’engager [des acteurs de la diversité]. ». Serait-ce donc la faute du public, celle des producteurs, ou bien celle des directeurs de casting? Ce n’est évidemment pas si simple. On ne peut blâmer un seul groupe pour un problème aussi complexe que le manque de diversité culturelle. Ce qui est sûr, c’est qu’il semble régner une certaine peur de l’inconnu et du changement dans l’industrie des arts.

Une solution potentielle?

Face au problème de la sous-représentation des minorités visibles au grand et au petit écran, plusieurs personnes vont tenter de trouver des solutions diverses pour améliorer la représentation. L’une d’entre elles, qui a été évoquée à plusieurs reprises, semble amener maintes réflexions. Cette solution consisterait à forcer ou à inciter les producteurs à avoir un certain pourcentage d’acteurs venant de milieux culturels divers. Il y aurait un certain quota à respecter, qui aurait pour but de faciliter l’intégration des minorités visibles à la télévision, afin de prôner l’égalité culturelle et la lutte contre le racisme systémique présent dans l’industrie télévisuelle.

Même si ce type de lois n’existe pas, les réalisateurs subissent quand même une certaine pression sociale face à leur choix de casting. En effet, de nombreux réalisateurs se font critiquer parce qu’il n’y a pas assez de diversité dans leur casting, ce qui incitera certains autres réalisateurs à ensuite engager des acteurs et actrices de diverses cultures; non pas pour encourager la représentation des minorités visibles, mais plutôt pour éviter la critique. C’est donc un couteau à deux tranchants : on exige plus de diversité de la mauvaise façon, alors les acteurs/actrices sont engagés pour de mauvaises raisons. « Je ne veux pas qu’un réalisateur m’engage seulement pour remplir des obligations », affirme Angelo Cadet.

Des points de vue diversifiés

Il m’a semblé essentiel, lors de mes recherches, d’avoir l’opinion de plusieurs personnes à propos du manque de diversité culturelle à la télévision québécoise. C’est pourquoi j’ai choisi d’interroger quelques étudiants du Cégep du Vieux Montréal. La variété de leurs points de vue m’a été très utile à la rédaction de cet article.

La première personne que j’ai interrogée a affirmé que les minorités visibles étaient beaucoup stéréotypées dans les rôles qu’ils jouaient. « Tu peux être un super bon acteur, mais juste à cause de tes origines, on te dira que ton rôle c’est ça ou c’est rien » soutient-elle. À son avis, la télévision n’est pas du tout représentative de notre société : « Si tu te promènes sur Saint-Laurent, tu vas voir de tout et c’est ça qui est beau. Nous on est habitués, mais la télé n’est pas habituée à ça ». Elle soutiendra tout de même que l’imposition d’un quota est loin d’être la solution : « En forçant un acteur à intégrer une série à cause de sa couleur de peau, c’est comme si tu le prenais pour acquis ».

La deuxième personne à qui je me suis adressée croit plutôt que le manque de diversité pourrait être lié à autre chose : « Peut-être qu’il y a moins de personnes de couleur qui aiment le théâtre ou la télé et qui étudie dans ça. C’est juste une théorie. » Elle soutient qu’on ne devrait pas choisir selon la couleur de peau ou la culture car c’est ça qui est, en réalité, raciste. Elle croit aussi que les médias en parlent trop : « Il y a d’autres choses de plus important […], la diversité culturelle n’est pas importante et est illogique. »

La troisième personne que j’ai interrogée a affirmé être déçue par les stéréotypes et les préjugés dont sont victimes les minorités culturelles : « Ça leur enlève beaucoup d’opportunités d’emploi, ça rend leur travail beaucoup plus difficile aussi ». Elle pense aussi que les quotas sont une solution réaliste : « C’est quand même négatif, les personnes de couleur vont être choisies simplement parce que le scénariste se sent obligé, et non pour leur talent et leur jeu d’acteur. Mais bon, même si c’est pas la meilleure solution, ça témoigne d’un certain progrès. »

Il est évident qu’un problème comme celui-ci ne se règle pas en quelques jours. La place des minorités visibles à la télévision s’est grandement améliorée au cours des dernières années, et avec les bons outils, elle sera en mesure de s’améliorer davantage. Il est donc crucial pour faire avancer la cause d’encourager les artistes de la diversité, autant les acteurs que ceux qui travaillent derrière l’écran; les musiciens, les auteurs, les humoristes, et bien d’autres. Car comme l’animatrice Isabelle Racicot l’a si bien dit lors d’une entrevue au Journal de Montréal, « Tu ne peux pas gagner de trophées, tu ne peux pas être mise en nomination quand tu n’es même pas là. »

Auteur : Charlotte Lauzon-Simon

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